Le 14 novembre 2005
Volume VIII
Numéro 26
Vivre au milieu des mots
Par : Cécile Lepage
Editeur : L'Express du Pacifique
Cécile Lepage a profité du passage à Vancouver de l’écrivain Robert Solé dans le cadre du Writers Festival pour parler avec lui du métier d’auteur, de l’Égypte et de son amour de la langue française.
Quel enchantement que d’écouter Robert Solé retracer ses souvenirs d’enfance à Héliopolis, quartier cosmopolite du Caire des années 50 ! Plus qu’un romancier, Robert Solé est un conteur qui maîtrise l’art du suspense et de l’énigme. Francophone dans un pays sous occupation britannique, bercé dans son enfance par les récits de la Comtesse de Ségur et Spirou Magazine, c’est vers la France que l’adolescent se tourne quand la situation politique tendue de son pays le force à émigrer. Il « épouse » son pays d’accueil tant et si bien qu’il ne refoule le sol égyptien que deux décennies plus tard ! C’est alors qu’il cherche à renouer avec ses racines par l’écriture romanesque et historique. Son premier livre, Le Tarbouche, est l’histoire d’une famille imaginaire qui aurait pu être la sienne. Avec malice, il aime à préciser que sa mère a fini par confondre les personnages de sa saga avec ses propres aïeux ! Ses trois romans suivants (La Mamelouka, Le Sémaphore d’Alexandrie, Mazag) et ses nombreux essais explorent toutes les facettes de l’Égypte moderne. Rencontre pendant le Festival des écrivains de Vancouver.
L’Express du Pacifique : Vous êtes à la fois journaliste, essayiste et romancier. Comment se différencient pour vous ces trois types d’écriture ?
Robert Solé : Ce sont presque trois métiers différents même si, dans les trois cas, on vit au milieu des mots et on raconte des histoires. Mais le journalisme consiste à raconter ce qui se passe de la façon la plus précise, la plus claire et la plus complète possible, et ensuite d’analyser et éventuellement de commenter les faits. On a par ailleurs le nez collé à l’événement tandis que l’auteur d’essais historiques raconte une histoire finie dont il connaît le dénouement et qu’il peut, à partir de mille sources, reconstituer, ordonner avec un recul suffisant. Quant au romancier, lui, il invente des histoires, il crée des personnages. Son but est de toucher ses lecteurs, de les émouvoir. Au contraire du journaliste et de l’historien, le romancier, même s’il doit tout savoir de son sujet, ne doit pas tout dire. Il doit suggérer. Sinon, son œuvre est illisible car trop chargée. Chacune de ces actions me repose des autres. Car si écrire un roman, c’est beaucoup de bonheur, c’est aussi beaucoup de douleur dans l’accouchement et de stress quand le « bébé » est né. Un livre d’histoire, c’est aussi beaucoup de travail mais l’auteur devient compétent en écrivant. Il a l’assurance, au moins, de connaître son sujet. Le journalisme permet de travailler avec d’autres personnes. Cela nourrit la fiction dans la mesure où cette pratique permet de rencontrer beaucoup de gens de différentes catégories sociales, d’être confronté à diverses situations et de voyager.
LEP : Vous êtes d’origine égyptienne. D’où vous vient votre attachement à la langue française ?
R. S. : Je suis né au Caire dans une famille égyptienne occidentalisée et chrétienne. Ma langue maternelle est le français. Et c’est ainsi que je la considère, même si je parle aussi arabe depuis mon enfance. La langue française, c’est devenu mon identité. Je suis d’ailleurs un grand défenseur de la francophonie qui, malheureusement, n’intéresse pas beaucoup la plupart des Français. Mais aimer la langue française et ce qu’elle véhicule, ce n’est pas rejeter les autres langues pour autant. Ce n’est pas le français ou l’anglais, l’un ou l’autre, c’est absurde. C’est juste que j’ai été élevé dans l’amour de cette langue, sa façon de raisonner, sa clarté, la richesse de sa littérature… La plupart des Français ne se rendent pas compte du trésor qu’ils ont et que c’est un trésor à défendre. Heureusement qu’il y a les Canadiens, les Belges, les Suisses, les Libanais ou les Égyptiens pour s’en charger !
LEP : Vous avez fait toute votre carrière au journal Le Monde. Depuis 1998, vous y occupez le poste de « médiateur ». En quoi cela consiste-t-il exactement ?
R. S. : Le médiateur, ou ombudsman comme on le nomme en Europe du Nord, est une profession assez rare. Nous sommes peut-être 70 dans le monde. C’est aux États-Unis qu’il y en a le plus. Mon rôle consiste à favoriser le dialogue entre ceux qui font le journal et ceux qui le lisent. Concrètement, je reçois tout le courrier des lecteurs et je choisis les 5 ou 6 lettres qui seront publiées quotidiennement. Je rédige aussi une chronique hebdomadaire dans laquelle je fais état des réactions des lecteurs, qui souvent se plaignent de quelque chose. Je donne alors les réponses du journal et j’y ajoute mes propres réflexions en examinant en particulier si le journal a respecté les règles qu’il s’est lui-même fixées. Je suis tantôt le porte-voix des lecteurs, tantôt l’avocat de la rédaction et toujours l’inspecteur des travaux finis. Ma chronique est publiée en toute liberté, elle échappe aux circuits de relecture traditionnels.
LEP : Cette rubrique, avec ses onze années d’existence, a-t-elle amélioré la pratique journalistique au Monde ?
R. S. : Je l’espère, mais je ne suis peut-être pas le mieux placé pour en juger. Cette chronique a été mise en place à une époque où le journal était en difficulté, il perdait des lecteurs et c’était une manière d’être plus attentif à eux et de leur expliquer comment le journal évoluait. Je constate, néanmoins, que les lecteurs y sont attachés, que les journalistes y sont habitués et qu’ils la lisent, ce qui est bon signe. Par moments, j’ai de petites satisfactions, l’une d’elles étant la teneur des rectifications qui, dans Le Monde, sont maintenant correctes alors qu’elles avaient tendance à être hypocrites auparavant. Désormais, quand un journaliste se trompe, on n’écrit plus qu’une « erreur technique » s’est glissée dans le texte.
LEP : C’est délicat de critiquer un journal dans ses propres colonnes…
R. S. : Oui, il faut le faire avec mesure. J’ai adopté le principe suivant : tout ce que j’écris, je le pense, mais je n’écris pas tout ce que je pense. Mon but n’est pas d’humilier un journaliste qui aurait commis une erreur. Je ne cite un nom que quand c’est indispensable, quand je lui donne la parole par exemple. Ma chronique n’est pas un bêtisier. Et le médiateur n’est pas lui-même infaillible. Il contribue modestement à améliorer le journal. La presse quotidienne est confrontée à la concurrence audiovisuelle et de l’Internet. Le meilleur moyen de se défendre est d’approfondir les analyses et les décryptages de l’actualité. C’est notre façon de nous rendre indispensables.
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