En manchette !
Le corps d'Evelyne Voldeng repêché.
le 15 juillet 2002Évelyne Voldeng portée disparue :
la poésie est en deuil
Paul-François Sylvestre, L'Express de Toronto, N°27, p.7, semaine du 9 au 15 juillet 2002
L’Ontario français a-t-il perdu une de ses voix poétiques les plus accomplies? La poète, romancière et essayiste Évelyne Voldeng est portée disparue depuis le 1er juillet. Franco-Ontarienne d’adoption, cette écrivaine était friande d’échanges avec ses semblables et amoureuse de la nature; elle venait tout juste de participer à un symposium littéraire à Baie-Comeau (Québec). Ironie du sort, Évelyne Voldeng serait morte dans la nature qu’elle chérissait tant, noyée lors d’une excursion à la rivière des Outardes.
Née le 5 juin 1943 en Bretagne, à Saint-Guénolé Penmarc'h dans le Finistère sud, Évelyne Voldeng a consacré toute sa vie à la littérature. Elle a obtenu une maîtrise ès lettres de l'Université d’Aix-en-Provence et a rédigé une étude de la nature dans la poésie de John Keats; sa thèse de doctorat de troisième cycle a porté sur l’aspect de la religion dans l’œuvre de Tristan Corbière et sa thèse de doctorat d’État (Sorbonne nouvelle, 1988) s’intitulait La Poésie féminine contemporaine au Canada (1940-1980) : Lectures de l'imaginaire. Elle s’est établie au Canada en 1968 et a épousé Harvey Voldeng, chercheur à la Ferme expérimentale d’Ottawa. Le couple n’avait pas d’enfants et Évelyne enseignait la langue et la littérature françaises, ainsi que la traduction littéraire et poétique au Département d’études françaises de l’Université Carleton, à Ottawa.
Outre ses recherches sur la poésie féminine contemporaine, Évelyne Voldeng s’est beaucoup intéressée au conte populaire breton et franco-ontarien; elle a d’ailleurs publié un essai sur ce sujet : Les Mémoires de Ti-Jean (L’Interligne, 1994). On lui doit aussi un récit, Moi Ève Sophie Marie (Le Nordir, 1999) et plusieurs romans : Keranna (Éd. Louis-Riel, 1985), Mon père à l'Edelweiss, (Éd. Louis-Riel, 1987), Madeleine de Roybon d'Alonne : La Dame de Katarakoui, (L'Interligne, 1998), Les crocodiles dans les champs de soya (L’Interligne, 2000), Le violeur à la fleur d'artichaut (L’Interligne, 2002).
Évelyne Voldeng s’est surtout fait remarquer par une poésie dense et lyrique, ainsi que par le haïku. Voici quelques-uns de ses recueils : Mes Amérindes (Éd. Louis-Riel, 1987), La cosse blanche du temps (Éd. Mortemart, 1992), À l'Ombre des flamboyants (La Bartavelle éditeur, 1999), Haikus de mes cinq saisons (Éd. David, 2001), Brocéliande à cœur de neige, suivi de Mon Herbier sauvage (Éd. David, 2002).
En 2000, les Éditions David ont aussi publié un essai basé sur la thèse de doctorat d’Évelyne Voldeng, intitulé Lectures de l’imaginaire : Huit femmes poètes des deux cultures canadiennes. Cet ouvrage, écrit en collaboration avec Georges Riser, cherche à dégager les structures de l’imaginaire des œuvres de quatre poètes québécoises (Anne Hébert, Rina Lasnier, Suzanne Paradis, Nicole Brossard) et de quatre auteures canadiennes-anglaises (Margaret Avison, P.K. Page, Jay Macpherson, Margaret Atwood).
Le critique François Ouellet a déjà noté qu’Évelyne Voldeng écrit «avec passion et plaisir (ce qui ne veut pas dire avec facilité, au contraire)» et que son écriture, «qui s'éprouve dans un incessant corps à corps avec la matière langagière, exploite abondamment une métaphore capricieuse, sculptée de mots rares et profondément sensuelle». L’écrivaine, qui a participé à de nombreux récitals au Canada, aux États-Unis, en Europe, en Asie et en Afrique, a toujours su présenter une poésie née de la métamorphose du réel dans le creuset de l'imaginaire.
D’Évelyne Voldeng on garde le souvenir d’une rêveuse éveillée qui, depuis son jardin utopique, recherche toujours et encore «la chair des voyelles perdues», «écoute vibrer l'œuf du temps» et, «à sa coquille brisée», voit «perler des secondes de printemps».
Je connaissais Évelyne depuis douze ans et j’appréciais les nombreuses facettes de cette femme si énergique : le charme taquin de la Franco-Ontarienne au cœur breton, le goût du partage de la conférencière, la générosité de la critique littéraire, l’enthousiasme de la romancière devant une page blanche en quête d’émotions, le verbe finement ciselé de la poète et, surtout, la tendresse à fleur de peau de l’amie aujourd’hui disparue.
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