27 novembre 2001
L'ABBAYE ROYALE DE FONTEVRAUD VA DEVENIR LA "VILLA MEDICIS DU NUMERIQUE"
Par : Claudine Canetti
Editeur : Actualités en France
L'abbaye royale de Fontevraud, le plus vaste ensemble conventuel subsistant en Europe, fête cette année le 900ème anniversaire de sa fondation en s'apprêtant à devenir la "Villa Médicis du numérique", futur centre européen de recherche, de création et de formation dans le domaine du patrimoine et du multimédia. Pour la première fois en Europe, "vieilles pierres et nouvelles technologies" vont ainsi se rencontrer dans un lieu magique chargé d'histoire, où seront accueillis en résidence concepteurs, réalisateurs et spécialistes du multimedia lié au patrimoine.
Etonnant destin que celui de l'abbaye de Fontevraud, qui vient d'être classée par l'UNESCO au Patrimoine mondial de l'Humanité avec la Vallée de la Loire dont elle est l'un des fleurons. Fondée en 1101 par un ermite breton, Robert d'Arbrissel, considérée comme l'une des plus grandes cités monastiques d'Occident, elle abrita jusqu'en 1792 un ordre double, mais toujours dirigé par les femmes, auxquelles les hommes étaient soumis "pour le salut de leurs âmes". 36 Abbesses dont six de sang royal, "ne dépendant que du Pape et du Roi", se sont ainsi succédé à la tête de l'ordre fontevriste. L'une d'elles, Marie-Madeleine Gabrielle de Rochechouart, "la Reine des Abbesses", sœur de Madame de Montespan (l'une des maîtresses du roi Louis XIV), transforma Fontevraud en foyer de rayonnement intellectuel et culturel et quatre des filles de Louis XV y furent éduquées.
L'abbaye était auparavant devenue au XIIIème siècle la nécropole royale des Plantagenêt, qui régnèrent sur l'Angleterre. En témoignent, dans la nef de l'abbatiale, les célèbres gisants polychromes d'Henri II Plantagenêt, roi d'Angleterre, de son épouse Aliénor d'Aquitaine, protectrice du monastère, de leur fils Richard Cœur de Lion et d'Isabelle d'Angoulême.
A la veille de la Révolution, Fontevraud était l'abbaye la plus riche et la plus puissante de France. Mais en 1792, après la nationalisation des biens du clergé, elle fut fermée et pillée. En 1804, Napoléon 1er la transforma en prison - ce qui paradoxalement la sauva de la destruction. Classée Monument historique en 1840 par Prosper Mérimée, elle demeura jusqu'en 1962 un pénitencier que l'écrivain Jean Genêt décrivit dans son roman Miracle de la Rose comme la plus dure des Centrales françaises.
Rendue au Ministère de la Culture en 1963, ouverte au public et transformée en Centre culturel de l'Ouest en 1975, l'abbaye a fait l'objet de plusieurs campagnes de restauration, entamées à la fin du XIXème siècle par l'administration pénitentiaire et menées en permanence depuis 1975. C'est aujourd'hui l'un des plus importants chantiers de restauration de France. Le plus célèbre de ses bâtiments - roman à l'origine - avec son étrange toiture en forme d'écailles, continue d'intriguer les chercheurs : il pourrait avoir abrité non seulement les cuisines de l'abbaye mais aussi des "fumoirs" destinés à la conservation des aliments, notamment des poissons régulièrement pêchés dans la Loire.
Redevenue avec ses quatre prieurés s'étendant sur 14 hectares un lieu magnifique accueillant chaque année 170 000 visiteurs, Fontevraud est prête au grand saut dans la modernité, sous la houlette d'une femme pétillante d'idées et d'enthousiasme, Chantal Colleu-Dumond, qui a pris la direction du Centre culturel en février 2001 après avoir été entre autres conseillère culturelle et scientifique à l'ambassade de France à Bucarest et à Rome. Résolue à "ancrer pleinement l'abbaye dans le temps présent sans nuire à son exceptionnel héritage culturel", elle a mis sur pied le projet d'en faire la "Villa Médicis du multimédia", en référence à l'institution du même nom, siège de l'Académie de France à Rome, qui accueille en Italie des artistes en résidence.
Fontevraud une "cyber-abbaye" ? Pourquoi pas ? La jeune femme souhaite "mélanger deux mondes, celui des historiens du patrimoine et des archéologues et celui des artistes multimédia", en réunissant "des gens de qualité pour approfondir les relations entre patrimoine et nouvelles technologies". Elle constate qu'"il n'existe pas aujourd'hui en Europe de lieu de création et de formation aux nouvelles technologies spécifiquement lié au patrimoine." Il y a donc là un vide à combler et Fontevraud pourrait devenir un centre européen de formation aux métiers du multimédia culturel.
"On peut par exemple prévoir, grâce aux images de synthèse et à l'archivage numérique, explique-t-elle, la reconstitution virtuelle d'édifices disparus, comme à Fontevraud le bâtiment des hommes, ou de fresques à demi-effacées dont on ne possède plus que quelques fragments". Mais attention, la barre est placée très haut dans l'exigence de qualité. Si des recherches historiques approfondies ont déjà été réalisées et une formidable iconographie rassemblée, "il faut que l'historien ne puisse pas protester et les enfants de 14 ans comprendre !"
Pour la première fois dans un monument, le cinéma numérique haute définition va être utilisé, pour projeter sur les murs nus du réfectoire, à même la pierre, des images géantes qui raconteront de façon onirique le passé, créant "une émotion esthétique" en faisant comprendre au public ce qu'était la vie de l'abbaye.
Les deux premiers créateurs du multimedia culturel attendus en résidence (sur une quinzaine que l'abbaye pourra accueillir en permanence pour des séjours de trois à six mois) ont été installés à Fontevraud en novembre 2001. Un comité spécial opérera la sélection parmi les candidatures qui affluent.
Parallèlement, une politique active de sensibilisation aux nouvelles technologies du multimédia sera mise en oeuvre auprès du jeune public, en liaison avec les "classes du patrimoine" qui amènent déjà 4 000 élèves chaque année à Fontevraud. Un Festival de l'image du patrimoine (cinéma, vidéo, multimédia, DVD, images virtuelles, images en 3 dimensions) se tiendra chaque année, de même qu'un colloque international faisant le point sur les avancées et les découvertes dans ce domaine. Le premier s'est tenu fin octobre sur le thème "Le Virtuel et la Pierre - Patrimoine et multimédia".
Fontevraud reste aussi fidèle à sa vocation de centre culturel pluridisciplinaire : elle accueille régulièrement des concerts et visites- spectacles nocturnes et a présenté cet été une superbe exposition sur "l'Europe des Anjou" montrant le rayonnement des princes d'Anjou "de Naples au Danube" du XIIIème au XVème siècles.
|

|