Le 26 aout 2005
Volume 20
Numéro 33
L'Aquilon
Un premier rapport qui brasse la cage
Par : Batiste W. Foisy
Editeur : L'Aquilon
« Nous croyons qu’il est temps que le Canada reconnaisse que le patrimoine linguistique du pays est plus ancien que le français ou l’anglais. »
Ceux qui font cette déclaration ne sont pas des extrémistes ; loin de là. Il s’agit d’un extrait du tout premier rapport du Groupe de travail sur les langues et les cultures autochtones (GTLCA), un organisme sans but lucratif lié à Patrimoine canadien.
Publié à la fin juin, Le début d’un temps nouveau (aucun lien avec la chanson) n’y va pas avec le dos de la cuillère. Les langues des Premières nations, des Métis et des Inuits sont en grave danger d’extinction, écrivent en substance les auteurs du rapport. Des quelque 70 langues autochtones parlées au Canada, la moitié sont considérées en danger et seulement trois – l’inuktitut, le cri et l’otchipwe – sont déclarées viables. Dix langues se sont éteintes au cours des derniers cent ans. Le Canada, ajoutent-ils, a le devoir de financer leur revitalisation, comme il le fait pour le français et l’anglais en milieu minoritaire.
« Ce que nous voulons pour nos langues, c’est un statut équivalant à celui du français au Québec », déclare d’emblé le président GTLCA, Ron Ignace, lors d’un entretien téléphonique. Il n’entend pas par là qu’il voudrait que le Canada devienne du jour au lendemain un État septantilingue. « Nous ne voulons pas qu’on nous explique les règles de sécurité en soixante-dix langues à chaque fois que l’on prend l’avion », blague-t-il. Ce que le groupe de travail recommande c’est que les langues propres à chaque territoire ancestral autochtone soient reconnues comme telles par le gouvernement canadien.
Néanmoins, les recommandations faites par le GTLCA laissent entendre que, pour assurer une pérennité aux langues autochtones, le gouvernement fédéral devra délier les cordons de sa bourse. Voire que la note ne sera pas moins salée que ce qu’il en coûte déjà aux Canadiens pour assurer des services en français d’un océan à l’autre.
À ce sujet, la recommandation numéro 4 est très explicite : « Le Groupe de travail recommande que le Canada accorde aux langues des Premières nations, des Inuits et des Métis un soutien financier au moins égal à celui versé pour le français et l’anglais. »
En outre, le GTLCA recommande que le Canada adopte une loi sur les langues autochtones, qu’il crée un poste de commissaire aux langues autochtones et que le financement de l’éducation dans les langues autochtones soit assuré par des ententes-cadres avec le gouvernement fédéral. En somme, que ces langues jouissent, à peu de choses près, des mêmes traitements que ceux accordés aux langues officielles.
Dans un État où le fait d’avoir deux langues officielles soulève la controverse plus souvent qu’à son tour, le rapport du GTLCA est un pavé lancé dans la marre fédérale et Ron Ignace le sait bien. « Bien entendu, il faudra lutter, dit-il, mais ça a été la même chose avec le français. »
De passage aux Territoires du Nord-Ouest cette semaine, le ministre responsable des langues officielles, Mauril Bélanger, a rejeté du revers de la main la possibilité qu’une langue comme l’inuktitut puisse accéder, dans un avenir rapproché, au statut de langue officielle ou du moins recevoir un traitement équivalent à celles-ci. « Ce n’est pas quelque chose qui se discute, à Ottawa, en ce moment », a affirmé le ministre, en direct sur les ondes de CIVR Radio-Taïga.
Insistant sur le fait que le français et l’anglais étaient les seules langues officielles au Canada, le ministre Bélanger a favorisé une approche en lien avec les politiques de multiculturalisme pour aborder la question des langues autochtones. « Aujourd’hui, la troisième langue la plus parlée au pays c’est le chinois », a-t-il souligné.
L’exemple du Nord
Les cas des Territoires du Nord-Ouest et du Nunavut, où les langues des Premières nations et des Inuits jouissent de statut officiel, ont été scrutés à la loupe par le GTLCA. Selon l’organisme ,les lois territoriales sur les langues officielles ne sont pas suffisantes pour revitaliser les langues autochtones. Malgré que les langues autochtones des TNO et du Nunavut soient officielles dans leurs juridiction, peut-on lire dans le rapport, « les inégalités sont encore réelles et les programmes et services offerts ne peuvent pas soutenir ces langues. »
Selon Ron Ignace, une éventuelle loi fédérale sur les langues autochtones devra aller plus loin que ce qui existe dans les territoires. « Il faudrait que la loi soit accompagnée d’un plan de mise en œuvre », précise-t-il.
Les TNO et le Nunavut sont, en outre, présentés comme des exemples probants de l’aspect discriminatoire de l’attribution des fonds linguistiques fédéraux. Au Nunavut, écrit-on, « le financement des services et des programmes destinés aux francophones équivaut à 3 902 $ par personne ; pour les programmes et les services destinés aux Inuits, il équivaut à 44 $ par personne. Nous croyons que cela donne une très mauvaise image du Canada, incompatible avec la notion d’honneur de l’État. »
Historique
Ron Ignace qualifie « d’historique » la publication de ce rapport. En effet, il s’agit de la première fois que la question de la revitalisation des langues autochtones est abordé dans un document rédigé en commun par des membres des Premières nations, des Inuits et des Métis.
Le GTLCA, à l’origine du rapport, a vu le jour en 2003, sous les auspices de Patrimoine canadien. Les membres qui le composent ont été nommés par le gouvernement fédéral, l’Assemblée des Premières nations, l’Inuit Tapiriit Kanatami et le Ralliement national des Métis.
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