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Sur le bout de la langue

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Le 31 mars 2004

Chronique sur le bout de la langue d'Annie Bourret

Voyage en Charabie

Par : Annie Bourret
Editeur : Association de la presse francophone

La Charabie est une contrée imaginaire dont les frontières s'éparpillent dans divers dictionnaires historiques. Pour y habiter, il faut avoir perdu une guerre contre une erreur linguistique désormais consacrée comme « le bon usage ». Comme vous le constaterez durant cette petite visite guidée, ses habitants témoignent de la façon dont le français évolue.

Notre premier arrêt sera chez formage, vaincu par fromage dès 1660. Même si formage honorait avec grand respect son ancêtre formaticum, l'erreur de prononciation fromage était si répandue qu'elle a fini par être acceptée. Cette inversion de l'ordre des sons dans un mot, appelée métathèse, touche d'autres mots aujourd'hui. Menacés par les barbarismes courants *aréoport et *infractus, aéroport et infarctus envisagent de s'établir en Charabie.

La prochaine visite sera chez cocombre et mécredi. Ces deux prononciations ont dominé en français jusqu'au XVIIe siècle, avant de succomber aux orthographes concombre et mercredi. Vaugelas (1585-1650), grammairien qui a dirigé les premiers travaux de l'Académie française, aurait même estimé que mécredi était le meilleur usage (avant de le condamner!). Ces deux mots voyagent souvent de la Charabie au Canada, car on les y entend encore souvent en langue populaire (cocombre) et chez les gens âgés (mécredi).

Qui dit pays dit aussi passeports, douanes, immigrés, émigrés et réfugiés. Prenons le cas de la sous-tasse qui s'est réfugiée en Charabie à cause de la soucoupe. Au début du XVIIe siècle, la soucoupe était un bassin servant à transporter des coupes et des carafes. Logiquement, ce qui se met sous une tasse devrait s'appeler sous-tasse... (Et c'est d'ailleurs ce qu'on fait en Belgique.) Cela pourrait peut-être s'expliquer par le changement de forme du contenant désigné par le mot tasse. Vers le XIVe siècle, la tasse avait la forme d'une coupe en argent ou en vermeil. Le contenant d'aujourd'hui correspond à l'apparition de la porcelaine au XVIIIe siècle.

Le mot aujourd'hui, quant à lui, a émigré dans l'univers de la langue standard. C'est en réalité un pléonasme consacré par l'usage, tout aussi répétitif que « murmurer tout bas ». L'expression à la Saint-Glinglin** a aussi émigré dans la langue courante, en raison d'une faute d'orthographe du XIIe siècle. Pour évoquer la sonnerie d'une cloche, on écrivait « seing », ce qui se prononçait grosso modo [sé-in-gue]. Quand la prononciation du [g] final a disparue, « seing » rimait avec le mot sain en ancien français. Glinguer voulait dire sonner (pensez à gueligue, gueligue).

La Charabie possède aussi des habitants sans papiers, comme mèdecin et cèleri, deux mots qui auraient dû exister si l'usage avait respecté les règles de prononciation de la langue française. L'accent aigu n'a pas sa place dans ces deux mots, parce que la voyelle de la deuxième syllabe n'est pas fortement prononcée.

La langue est loin d'être immuable même si, au cours de la vie d'une personne, les changements ne sont pas nécessairement perceptibles. De plus, ce qui est senti comme du charabia a pu refléter le bon usage à une autre époque... Et vice-versa! Sans compter que c'est parfois tout à fait arbitraire : l'expression à matin, considérée comme littéraire, à dû céder la place à ce matin, après un décret de l'Académie française.

** L'expression signifie « moment qui n'arrivera jamais ».

Faites parvenir vos commentaires par courriel à [email protected] ou à la rédaction du journal.



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