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Sur le bout de la langue

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Le 28 avril 2004

Chronique sur le bout de la langue d'Annie Bourret

Gravement accentué, le français (1)

Par : Annie Bourret
Editeur : Association de la presse francophone

Hésitez-vous avant d'écrire des mots comme règlement ou événement? Avez-vous l'impression que vous pourriez écrire aussi bien les mots réglement et évènement? C'est tout à fait normal, car le changement d'accent (È pour É) de ces mots date de l'avant-dernière réforme en 1975. Alors, même si vous êtes assez jeune pour avoir appris à écrire événement à l'école, vous lisez continuellement des textes rédigés avant cette réforme ou par des gens qui sont allés à l'école avant les années 1970.

Le français compte trois accents, soit l'accent grave (è, È), l'accent aigu (é, É) et l'accent circonflexe (ê, Ê) et deux signes appelés cédille (ç, Ç) et tréma (ë, Ë). Leur introduction a été tardive – trop, d'ailleurs. Ils ont pour fonction d'indiquer la prononciation, mais par des chemins bien détournés, particulièrement pour ce qui est de l'accent circonflexe.

Le circonflexe existe depuis 1532 et coiffe toutes les voyelles sauf Y. La plupart des gens croient qu'il marque la chute d'un S. En fait, il a d'abord été utilisé pour rappeler la chute d'un E. Par exemple, le mot vraiment (vraiement au xiiie siècle) s'imprime parfois vrai^ment au xvie siècle. C'est à partir de 1618 que l'accent circonflexe indique la suppression d'un S. Des mots comme tôt, bâtir, tête et croître ont tous perdu cette consonne, mais il est arrivé que cet accent ne se maintienne pas. C'est le cas de toujours, dont la graphie a évolué de tousjours en toûjours.

Certaines voyelles doubles ont donné des circonflexes, comme les mots aage et baailler, devenus âge et bâiller. Dans d'autres cas, un tréma sur le U a évolué en circonflexe. C'est ce qui nous vaut notre cauchemardesque (de deü) dont seuls l'adjectif et le substantif masculin singuliers exigent l'accent circonflexe. Ce n'est pas tout : la chute d'un E survit parfois, par exemple dans crûment (cruement en 1559). Enfin, l'analogie avec des graphies à circonflexe a entraîné son usage injustifié dans voûte, sur le modèle de croûte. L'orthographe de voûte est consacrée, mais ce réflexe analogique est responsable du circonflexe fautif du mot égout, à cause de goût.

L'emploi régulier de cet accent a été adopté en 1740 par l'Académie française, mais il a connu bien des vicissitudes liées entre autres à la prononciation qu'il est censé indiquer. Si aujourd'hui on écrit l'adverbe toujours et les participes passés vu et reçu sans circonflexe, c'est parce que l'Académie française les a retirés de l'édition 1762 de son dictionnaire, tout en s'autorisant longtemps la fantaisie des graphies meâ culpâ et sine quâ non.

Pour ajouter à toutes les irrégularités historiques de l'accent circonflexe, l'orthographe courante comporte des anomalies, en éliminant cet accent dans plusieurs dérivés. Pensez à jeûner et à jeun ou déjeuner, arôme et aromate, icône et iconoclaste et grâce et gracieux. Selon la fonction grammaticale, nôtre et vôtre (pronoms) s'écrivent notre et votre (adjectifs). L'accent circonflexe constitue notre plus grosse difficulté orthographique et était au cœur de la controverse de la dernière réforme de l'orthographe en 1990. Malheureusement, cette réforme admettait tellement d'exceptions que ça tournait au ridicule : on voulait retirer tous les Î, sauf pour huître (qui perdrait alors son image de coquille!), naître et paraître, sans régler les autres problèmes.

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