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Sur le bout de la langue

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Le 29 octobre 2003

Chronique sur le bout de la langue d'Annie Bourret

Emprunts et anglicismes (un exemple de conscience linguistique)

Par : ANNIE BOURRET
Editeur : Association de la presse francophone

La partie de ping-pong que l'anglais et le français jouent depuis presque mille ans a laissé de nombreuses traces dans ces deux langues. Par exemple, l'adjectif proud dérive de preux, le verbe to wait est un bricolage phonétique de guetter, le nom corner vient de l'ancien français corniere, au sens de « coin ». À l'inverse, le français a emprunté à l'anglais les mots film, partenaire et confortable. Tous les exemples du paragraphe précédent sont des termes tout à fait corrects, et depuis longtemps, dans leur langue d'accueil respective. C'est d'ailleurs pourquoi ils sont considérés comme des emprunts et non pas des anglicismes, des faux amis ou des calques. Ne croyez pas que c'est le facteur temps qui fasse d'un anglicisme (ou d'un gallicisme) un emprunt. Radar est accepté en français depuis 1943; l'anglais canadien a agréé poutine depuis les années quatre-vingt. Comment les distinguer, alors? L'emprunt remplit un vide, il sert souvent à désigner une réalité pour laquelle la langue d'accueil ne possédait pas de mot. L'emprunt indésirable, l'anglicisme dans notre cas!, est un intrus, soit parce qu'il va à l'encontre du sens ou de la syntaxe dans la langue d'arrivée, soit parce que la réalité y est déjà nommée. Pour illustrer cela, voici une situation professionnelle authentique. Alors que je travaillais comme linguiste consultante à la francisation d'une entreprise de vente au détail, je me suis heurtée à une grande résistance de la part des francophones qui y travaillaient au sujet de l'anglicisme « certificat-cadeau ». On doutait que le terme juste soit chèque-cadeau. Je sortais les gros canons (le Multidictionnaire, l'Office de la langue française, l'ajout d'une note au lexique officiel de l'entreprise), rien n'y faisait. On m'a même demandé si l'OLF allait nous fusiller pour l'utilisation de « certificat-cadeau »! L'anglicisme était tellement ancré que c'est allé jusqu'au point où il a circulé, en magasin, un « certificat-cadeau » imprimé dont l'existence m'a été révélée par une amie traductrice qui l'avait remarqué et m'avait téléphoné pour me demander comment « j'avais pu laisser passer cela! ». Le « certificat-cadeau » est un cas parfait d'anglicisme insidieux. On n'a pas conscience de son caractère anglais ni du problème sémantique qu'il pose. Comme il est endémique – c'était d'ailleurs là le point névralgique de la résistance que chèque-cadeau a subie –, c'est le terme dont les francophones ont l'habitude. Mais il s'agit d'un calque de gift certificate. Mieux encore, l'usage de certificat, dans ce sens, est un anglicisme sémantique. Un certificat, en français, désigne un document attestant d'un droit ou d'un fait : certificat de naissance, de vaccination, d'études, etc. Rien à voir avec un bon à échanger contre de la marchandise. Le tout relève d'un manque de conscience linguistique. Comparez « certificat-cadeau » à la « napkin », anglicisme de table courant au Québec qu'on repère immédiatement. Le plus ironique, peut-être, est que ce terme marie le français et l'anglais. Construit à partir de nappe, mot français, et de -kin, diminutif germanique* (comme -ette dans maisonnette), il illustre bien ce que les linguistes appelle un mot hybride. Cela dit, il demeure aussi un véritable traître, à proscrire au profit de serviette de table! ** L'anglais appartient à la famille des langues germaniques et a hérité de plusieurs traits des langues des Jutes, des Angles et des Saxons, trois peuples germaniques ayant envahi les îles Britanniques au Ve et au VIe siècles. Faites part de vos commentaires à [email protected] ou au journal.



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