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Le 11 décembre 2003
Chronique sur le bout de la langue d'Annie Bourret
Tire la chevillette, la bobinette cherra (1re partie)
Par : ANNIE BOURRET
Editeur : Association de la presse francophone
Ça fait des années que cette célèbre phrase du conte du Petit Chaperon rouge* m'intrigue, non pas pour la serrure (la bobinette est un loquet maintenu par une cheville), mais à cause du verbe choir. Aujourd'hui remplacé par les verbes tomber et chuter, choir est un verbe défectif qui n'existe plus que dans des locutions figées (laisser choir quelque chose, se laisser choir), même si certains dictionnaires s'entêtent à conserver des formes littéraires comme nous chûmes.
Les verbes défectifs ont la particularité de ne pas se conjuguer à tous les temps ou seulement à la 3e personne. On pourrait en dire qu'ils sont défectueux (difficile de résister au jeu de mots, surtout que les deux termes ont la même origine), alors qu'ils subissent plutôt les désavantages de conjugaisons trop compliquées ou la défaveur de l'usage, quand ce n'est pas leur signification même qui les empêche d'exister à tous les temps dans la vie réelle.
Dans le premier cas, l'évolution de la langue qui tend vers la simplification et l'uniformisation, « abandonne » certains temps et certaines formes de verbes irréguliers. Qui a besoin de la conjugaison de choir à la 3e personne du pluriel du présent de l'indicatif (ils chéent)? Ou, pour utiliser un verbe plus moderne, du futur de bouillir, si irrégulier que j'ai déjà corrigé la phrase « L'eau bouillera à 96 °C ». C'est d'ailleurs un bel exemple du français d'ici, qui tend à utiliser bouille, bouillera et bouillerait, sur le modèle régulier de la terminaison ouiller (bafouiller, patrouiller, etc.). Les conjugaisons justes sont : bout, bouillira et bouillirait.
Le verbe chaloir, qui survit dans la langue littéraire grâce à l'expression peu me chaut (peu m'importe), est attesté dans la Cantilène de Sainte-Eulalie**, un texte du Xe siècle. En ancien français, la forme impersonnelle se conjuguait à tous les temps (il chaut, il chalait, il chalut, il a chalu). Vers le milieu du XIXe siècle, alors que l'Académie française s'était résignée à ne pas perpétuer ces formes inutiles – habituellement un pieux réflexe de la part de ces tardigrades linguistiques que sont les Immortels –, le lexicographe Littré voulait rétablir les emplois au futur (il chaudra), au conditionnel (il chaudrait) et au subjonctif (qu'il chaille).
En dépit de sa conjugaison unique d'aujourd'hui, le verbe chaloir a laissé plusieurs rejetons en français, notamment chaland (client), d'où découle le verbe achalander, dont le participe passé achalandé est courant ici, pour qualifier un magasin ou un établissement attirant beaucoup de clients. L'un des sens chaloir (causer du souci) a produit achaler, un verbe bien vivant dans la langue orale d'ici et signifiant « embarrasser, incommoder, importuner ».
Plusieurs verbes défectifs n'existent plus qu'à l'infinitif ou sous forme de participe. C'est le cas de férir, qui subsiste dans les locutions figées être féru de ou sans coup férir. Le français compte de nombreux verbes défectifs, notamment apparoir, bienvenir, douer, ester, falloir, quérir, rassir, stupéfaire et bien d'autres, dont la prochaine chronique traitera.
* Contes de ma mère l'Oye, Perrault (1629-1703).
** Pour voir le texte en version originale avec traduction en français contemporain : www.restena.lu/cul/BABEL/T_CANTILENE.html
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