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Le 18 février 2004
Chronique sur le bout de la langue d'Annie Bourret
Ah, que le français est difficile...
Par : Annie Bourret
Editeur : Association de la presse francophone
L'italien est facile, l'allemand s'aboie, l'espagnol se roucoule... Certains mythes linguistiques ont la vie bien dure. L'un des mieux enracinés au Canada est certainement celui qui veut que Le français s'apprend difficilement et l'anglais s'attrape naturellement.
Certains francophones en tirent de la fierté, sous-entendant que la maîtrise de cette langue n'est pas donnée à tout le monde, c'est-à-dire aux « autres ». Au Canada, d'autres francophones, au contraire, évitent soig neusement de parler le français, car ils ont la conviction de mieux parler l'anglais. Ce sentiment, qui porte le nom d'insécurité linguistique, est fréquent chez les gens dont la langue maternelle n'est pas celle de la société dominante. J'en ai été témoin très souvent en Ontario, où j'ai vu des gens se mettre littéralement au garde-à-vous linguistique quand ils apprenaient que j'étais linguiste de formation. Certains francophones et francophiles, enfin, associent à cette complexité une richesse de nuances absente des autres langues. Mais tout le monde semble s'entendre pour faire de l'anglais une langue beaucoup plus facile que le français.
Pourtant, comme elles possèdent un riche héritage d'exceptions causées par leur histoire, ces deux langues sont toutes deux ardues et fort complexes. Par exemple, leur orthographe s'est beaucoup éloignée de leur prononciation au fil des siècles, multipliant leurs exceptions. En français, le son [k] se réalise en huit graphies différentes : briquet, ankylose, vaccin, écho, acquitter, coq, ticket et école. Comparez à cette difficulté l'obstacle inverse des six prononciations différentes pour la combinaison de lettres ea dans les mots anglais suivants : mean, meant, great, hear, heard et heart.
Dans les milieux minoritaires franco-canadiens, c'est la fréquence de l'anglais qui en fait une langue « facile », parce que c'est la langue de Shakespeare que notre société renforce constamment, dans toutes les sphères d'activités –affichage, médias, loisirs, dans la rue. Les gens l'entendent, la lisent et la parlent partout. C'est loin d'être le cas du français à l'extérieur du Québec, souvent confiné à des activités précises comme cuisiner à la maison, parler à grand-maman ou aller à l'école.
Comparez cette situation à la fréquence d'exposition au français des enfants francophones vivant dans un milieu où le français est majoritaire**. Il ne faut pas oublier que les enfants élevés au Québec peuvent compter jusqu'à 21 000 heures d'immersion linguistique totale dans leur langue maternelle vers l'âge de cinq ans, en calculant 12 heures de veille par jour. Rares sont les jeunes francophones hors Québec qui vivent pareille situation. Leur aisance en français dépend de la familiarité avec cette langue, une familiarité elle-même soumise à des facteurs comme la ou les langues parlées dans le milieu familial, avec les camarades et dans la communauté immédiate. Plus tard, il faudra ajouter d'autres variables comme la langue des études et du milieu de travail.
Il faudra que j'écrive un jour une chronique réfutant le mythe voulant que l'anglais soit une langue facile. Pour le moment, j'espère avoir donné matière à réflexion aux gens qui pensent que le français est difficile en raison seulement de mécanismes inhérents.
** Combien de fois ai-je entendu, de la part de francophones « majoritaires », des commentaires désobligeants sur l'accent, la prononciation et la syntade du français des enfants francophones nés hors Québec! En fait, je considère comme un petit miracle le fait que certains parlent le français, surtout dans les familles mixtes où la langue de communication n'est pas le français.
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