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Le 12 mai 2004
Chronique sur le bout de la langue d'Annie Bourret
Gravement accentué, le français (2)
Par : Annie Bourret
Editeur : Association de la presse francophone
Contrairement à une idée communément répandue, le tréma indique que la voyelle qui précède doit être prononcée séparément et non pas l'inverse. Ce mythe a peut-être pour origine les exceptions que constituent ciguë, ambiguë et contiguë, puisque nous ne prononçons plus la voyelle coiffée de cet accent. Mais maïs se prononce [mahisse] et non mais [mè], la finale du mot astéroïde se prononce [rohide] et non [roide].
On retient habituellement l'année 1532 comme date d'apparition officielle du tréma en français. Mais il a joué un rôle important en ancien français (de l'an 800 à 1300). Le mot maître, du latin magistu, s'écrivait maïstre en ancien français. Il s'est contracté en maistre, prononcé [messtre] puis écrit maître, à cause de la chute du S qu'on ne disait plus. Des mots comme gaine, train et haine ont suivi la même évolution phonétique et graphique : on les prononçait respectivement [gahine], [trahine] et [hahine].
L'emploi de l'accent aigu et de l'accent grave a également fluctué. Le premier accent aigu officiellement attesté est celui que l'imprimeur Robert Estienne a placé sur le E final du mot severite, en 1530. Mais au xviie siècle, on se servait surtout de É pour représenter les sons [è] en finale. Dès et après s'écrivaient donc dés et aprés, tout en se prononçant comme de nos jours.
L'accent grave a d'abord servi à signaler les E muets en finale de mots, comme l'atteste la graphie gracè (grâce). C'est au dramaturge Corneille (1606-1684) qu'on attribue l'idée de distinguer les sons [è] de [é] avec des accents en finale de mots. Toutefois, la généralisation du È s'est fait lentement : c'est seulement depuis 1878 qu'on écrit sève, pièce et piège, longtemps orthographiés séve, piéce et piége. Il en reste des vestiges dans les mots séveux, piécette et piégé.
Les étranges paires d'accents divergents d'aujourd'hui, comme siège et siéger, viennent de certaines règles d'accentuation en français pour les voyelles sans intonation. En principe, le È précède une syllabe consistant en une consonne et un E muet (siège) et le É est antérieur à une syllabe dont le E n'est pas muet (siéger).
Mais existe-il une règle sans exception en français? De nombreux mots avec E muet s'écrivent avec un É au lieu d'un È : céleri, médecin et prélever. Suivant la règle, il faudrait rédiger cèleri, mèdecin et prèlever... Il y a aussi ces verbes en -eter et en -eler, qui doublent leurs consonnes ou prennent l'accent quand on les conjugue, comme dans j'achète et je jette, je pèle et j'interpelle. Cette concurrence aberrante entre l'accent grave et les doubles LL et TT pour le même son aurait dû être réglée il y a plusieurs siècles et a donné lieu à des hésitations même de la part de lexicographes comme Littré.
Malgré ses imperfections, notre système d'accents permet de pallier le problème de représenter 33 sons avec 26 lettres. En fait, dans certains cas, les accents jouent un rôle crucial. Seul l'accent permet de distinguer, dans un asile, entre les internes et les internés et, sur une note moins humoristique, entre un enfant tue et un enfant tué...
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