Portrait de Kristiane Sormany Albert Les atouts de l'éducation en milieu minoritaire
Par : Marie-Hélène Comeau
Editeur : Association de la presse francophone
«Là où le nombre le justifie. Ce sont des mots que j’ai appris à détester à 14 ans.»
C’est dans ces termes que la première finissante du secondaire de l’unique école française du Yukon, l’école Émilie-Tremblay, se souvient de ses années d’études au pays du soleil de minuit. Aujourd’hui enseignante à son tour dans un milieu minoritaire à Rivière-la-Paix, dans le nord de l’Alberta, Kristiane Sormany Albert se réjouit toujours d’entendre parler du Yukon. Surtout dans le contexte du 20e anniversaire que l’école française s’apprête à célébrer. Un événement qui doit beaucoup à la ténacité de cette jeune femme.
Kristiane est arrivée au Yukon en 1988. Elle avait alors 9 ans et suivait ses parents, qui avaient décidé de quitter leur Nouveau-Brunswick natal, pour vivre l’aventure nordique. Son arrivée au territoire a été pour elle un choc culturo-linguistique. D’une classe de quatrième année de 32 élèves, elle s’est retrouvée dans un groupe de 15 élèves répartis de la quatrième à la sixième année. Les salles de classe occupaient alors le sous-sol d’une école d’immersion, car il n’y avait pas d’école française homogène officielle. C’était, à l’époque, la première année de fonctionnement du Programme-cadre, un projet-pilote qui allait devenir l’école Émilie-Tremblay.
Seulement quelques années plus tard, en 1991, l’école Émilie-Tremblay obtenait enfin le droit d’avoir des locaux indépendants de l’école primaire d’immersion. La joie a été de courte durée, puisque le délabrement de la bâtisse est vite venu obscurcir cette victoire durement acquise.
«Je me suis retrouvée, en septième année, dans une école entièrement formée d’unités mobiles (des bureaux du gouvernement qui étaient abandonnés depuis quelques années). Nous devions toutefois utiliser le gymnase, la salle d’économie familiale, la salle de menuiserie et le laboratoire de science de l’école anglaise voisine», se souvient-elle.
Malgré tout, Kristiane a décidé en neuvième année de poursuivre ses études secondaires en français. Elle a pris cette décision malgré que le programme ne soit pas disponible au Yukon, à cette époque.
C’est à ce moment qu’elle a entendu pour la première cette phrase qui l’a hantée lors de ses études secondaires : les Canadiens et les Canadiennes ont droit à l’enseignement dans leur langue maternelle, mais seulement là où le nombre le justifie.
Est-ce que Kristiane Sormany Albert, seule élève à l’époque à vouloir faire ses études secondaires en français au Yukon, était un nombre justifiable? Cette rengaine, la jeune femme n’a cessé de l’entendre, mais elle ne l’a pourtant pas empêchée de poursuivre son but.
Grâce à l’acharnement de la jeune élève qui a obtenu son diplôme en 1996, aujourd’hui plus d’une trentaine d’élèves franco-yukonnais ont pu s’engager dans la même voie. Ils ont, à leur tour, complété leurs études secondaires en français au Yukon.
Bien de l’eau a coulé sous les ponts depuis son départ du territoire; aucun regret ne vient ternir les souvenirs de Kristiane. Ses études secondaires complétées, la jeune femme a décidé de retourner au Nouveau-Brunswick afin d’obtenir son baccalauréat en enseignement à l’Université de Moncton. On la retrouve aujourd’hui en milieu minoritaire, enseignant le français à de jeunes Franco-Albertains, dans une école située, ironiquement, dans des unités mobiles.
«J’ignore ce que c’est de grandir dans un milieu majoritaire. Pour moi, me retrouver ici à Rivière-la-Paix ne me pose donc aucune difficulté. Les luttes des milieux minoritaires sont une réalité que j’ai toujours connue et les défis qui y sont liés ne me font pas peur. Je remarque que ce n’est toutefois pas le cas des enseignants qui arrivent d’un milieu majoritaire, comme les enseignants québécois ou français. Ils se découragent vite face à l’ampleur des défis à relever. Ils ne restent jamais, par conséquent, très longtemps. Ils sont désavantagés, trop peu préparés à la réalité du contexte minoritaire», remarque-t-elle aujourd’hui.
Elle ignore si elle retournera un jour dans ses montagnes yukonnaises aux cimes d’une blancheur immaculée. Quand elle y pense, elle sourit à l’idée qu’elle se fait des quelque 130 élèves qui empruntent quotidiennement les couloirs de l’école Émilie-Tremblay. Elle les imagine surprenant, l’instant d’un regard, sa photo de remise des diplômes accrochée, en évidence, au mur de l’école. Une photo d’une élève qu’ils ne connaissent pas, mais qui a laissé à jamais sa trace dans l’histoire de l’unique école francophone du Yukon.