Le 28 novembre 2005
Volume VIII
Numéro 29
« Partager pour survivre »
Par : Propos recueillis par Cécile Lepage
Editeur : L'Express du Pacifique
Femme de nombreuses causes, la militante Maude Barlow présentait dernièrement son dernier essai dénonçant la politique d’intégration mise en œuvre par les gouvernements américain et canadien. Cécile Lepage l’a rencontrée.
Maude Barlow se bat sur tous les fronts de la mondialisation : pour la préservation des services publics, pour l’accès gratuit dans le monde à une eau potable, contre les méfaits du néo-libéralisme… Son dernier essai – le quinzième ! – paru ce mois-ci, Too close for comfort – Canada’s Future within Fortress North America est un plaidoyer argumenté pour mettre fin à la politique d’intégration mise en œuvre par les gouvernements américain et canadien.
L’Express du Pacifique : Vous sonnez l’alarme contre l’harmonisation militaire et économique du Canada avec les États-Unis mais les citoyens canadiens, eux, ne semblent rien avoir à y redire…
Maude Barlow : Au contraire, les Canadiens ne sont pas du tout convaincus du bien fondé de cette politique ! Si seulement nous avions l’occasion de voter sur l’accord qui a été signé à Waco au Texas en mars dernier entre Paul Martin, George Bush et Vicente Fox, le « partenariat nord-américain sur la prospérité et la sécurité »… Et bien, si un référendum était organisé, les Canadiens y opposeraient un non massif ! Exactement de la même façon que nous avons refusé le bouclier de défense anti-missiles ! Ce nouveau partenariat est en outre bien plus poussé que l’ALENA [l’Accord de Libre-Échange Nord-Américain ou NAFTA en anglais, ndlr] et il entend créer une forteresse nord-américaine sur notre continent, du type de celle de l’Union Européenne mais sans ses garde-fous sociaux et écologiques. Sur ce dossier, le gouvernement ne cherche pas à consulter le peuple : il agit en coulisses.
LEP : Vous déplorez que ce thème ne soit pas débattu pendant les campagnes électorales ?
M. B. : Absolument ! Et la prochaine élection n’échappera pas à la règle ! Elle tournera autour du rapport Gomery ou de l’éthique en politique… Attention, ne vous méprenez pas sur ce que je dis, je suis aussi écœurée que n’importe qui d’autre du blanchissage de l’argent. C’est une bonne chose que le scandale ait éclaté et qu’il y ait un débat public. Mais il y a des questions plus importantes comme l’augmentation de nos dépenses militaires afin de se mettre aux normes américaines, ou le fait que le Patriot Act nous affecte puisque toutes les entreprises américaines implantées au Canada devront fournir au Pentagone, le cas échéant, les informations dont ils disposent sur leurs clients. Voilà des faits très graves auxquels personne ne fait allusion ! Dès lors, nous demandons un moratoire sur le processus d’intégration aux États-Unis et une consultation du peuple canadien.
LEP : De quelle façon l’intégration du Canada avec les États-Unis menace-t-elle les valeurs et le style de vie canadiens ?
M. B. : Avec la fusion de nos réglementations qui est envisagée, le Canada ne pourra maintenir ses standards dans des domaines aussi divers que l’agro-alimentaire, les produits pharmaceutiques, l’environnement, la santé, la sécurité… Tous les domaines sur lesquels un peuple souverain se prononce. Un exemple parmi mille : allons-nous adopter la doctrine de l’évaluation des risques plutôt que le principe de précaution que nous exerçons actuellement pour les médicaments ? L’évaluation des risques prime aux États-Unis. Son concepteur travaille même pour le gouvernement de George Bush. En gros, il s’agit de savoir combien de personnes on va laisser tomber malades ou laisser mourir avant de retirer un produit du marché, au lieu de soumettre le produit à de stricts tests au préalable. À long terme, je pense que l’intégration pourrait affecter notre infrastructure sociale. Pour être compétitifs, nous devons nous adapter aux normes sociales, aux niveaux de taxes que George Bush impose. Cela signifie que nous devons nous modeler sur une société qui se nourrit des divisions entre les riches et les pauvres. Aujourd’hui, la plus grande inégalité de ressources au monde n’existe ni en Amérique latine, ni en Afrique… Non, elle est aux États-Unis… Et c’est dans cette direction que nous avançons.
LEP : Quelles sont exactement ces valeurs canadiennes que vous défendez ?
M. B. : Je pense effectivement qu’il y a des valeurs qui sont partagées à travers le Canada et que je nomme « partager pour survivre ». Quand ce pays a été fondé, il y avait si peu de gens tout au long de cette frontière avec les États-Unis – et encore aujourd’hui –, le climat était si rude et le territoire si grand, que si nous n’avions pas partagé, nous n’aurions pas survécu. Nos aînés ont bâti ce que je nomme des « liens d’interdépendance » d’est en ouest. Et ce sont ces liens qui sont aujourd’hui coupés un à un. Ces liens non seulement englobent les aides sociales, mais aussi le service postal d’est en ouest ou les infrastructures électriques. Ces aménagements nous ont permis d’acheminer des services vers les communautés rurales, auprès des Premières Nations, là où ce n’était pas rentable pour le marché… Et cela fonctionnait bien.
LEP : De quelle époque parlez-vous ?
M. B. : De l’après Seconde Guerre mondiale… Les soldats sont rentrés de guerre et je me souviens que mon père, qui était l’un d’eux, disait : « Si le gouvernement a eu les moyens de nous envoyer à la guerre, qu’il ne vienne pas nous dire maintenant que nous devons retourner aux camps de travail ! » C’est dans les années 60 qu’ont été créées les aides sociales. Je pense que tout cet héritage est en danger parce que la devise américaine, c’est la loi du plus fort. Rien à voir avec notre « partager pour survivre ».
LEP : Pourquoi le Canada renie-t-il cette devise aujourd’hui ?
M. B. : Parce que la classe des affaires ne s’intéresse plus à ce modèle. Il fut un temps où elle en profitait bien parce que le gouvernement fédéral distribuait beaucoup d’argent pour la construction des chemins de fer, pour l’électricité… Mais c’est fini. Désormais, les dirigeants qui ont soutenu l’ALENA et l’OMC veulent des transnationales. Ils ne veulent plus être assujettis à un territoire appelé Canada ou à un principe d’égalité. Non ! Ils ne font plus assez d’argent comme ça. Et le 11 septembre n’a fait que précipiter leur ambition. Le fait que le Business Council on National Issues ait changé son nom en Conseil Canadien des Chefs d’Entreprise illustre bien ce désintérêt pour le national. Cette organisation a vu le jour en 1976 dans le but de sensibiliser le grand public aux intérêts des grands groupes. Et elle a très bien réussi.
LEP : Comment s’y sont-ils pris ?
M. B. : Ils ont créé un lobby très puissant et ont travaillé de concert avec leurs homologues dans le monde entier. Au lieu de se diviser entre branches et secteurs, comme l’énergie, la construction automobile, l’agro-alimentaire, ils ont joint leurs forces et ont créé un seul lobby pour le monde des affaires. Ils se sont donné pour objectif de faire baisser les impôts, de privatiser, de déréglementer… Ils ont pénétré les gouvernements provinciaux et fédéral, les conseils d’administration des universités pour être sûrs que les fonds de la recherche iraient là où ils voulaient. Ils sont entrés dans les conseils d’administration des journaux et, comme cela ne suffisait pas, ils les ont achetés ! Ils ont monté des think tanks comme l’Institut Fraser pour promouvoir encore et encore leurs valeurs. Et ils ont beaucoup d’argent.
LEP : Si le projet d’intégration échouait, quelle serait la réaction des chefs d’entreprise ?
M. B. : Ils seraient furieux. Mais soyons clairs, tant qu’il y aura de l’argent à se faire, ils resteront. Le commerce transfrontalier ne va pas s’arrêter du jour au lendemain. Les États-Unis, quoi qu’ils en disent, ont besoin de nos exportations, de nos produits fermiers, de notre électricité, de notre bois… Ils se plieront à nos conditions. Et ceux qui partiront seront remplacés par des entrepreneurs plus responsables envers leurs concitoyens.
LEP : Est-il trop tard ?
M. B. : Non, je ne pense pas que la situation soit désespérée. Il y avait quelque 400 personnes hier soir dans l’auditoire à Victoria et plus de 500 le soir précédent à Parksville… Les gens ont tellement soif d’information sur ce dossier… La défaite du bouclier anti-missiles est un encouragement. Paul Martin a dû s’incliner bien qu’il ait été favorable au traité. Mais il a été obligé de céder à la pression populaire parce que son gouvernement est minoritaire. Je crois que cette situation est idéale pour nous et ce serait bien de la prolonger le plus longtemps possible. C’est une manière de garder les politiciens sous notre coupe et de faire entendre nos voix.
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