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Le 9 janvier 2006
Volume VIII Numéro 33

Dispensés d'école

Par : Cécile Lepage
Editeur : L'Express du Pacifique

On peut ne pas aller à l’école et faire quand même le bonheur de ses parents. Cécile Lepage vous explique comment, grâce à deux familles du Vancouver métropolitain.

Le Vancouver Sun titrait, le 29 novembre dernier, que les parents de Colombie-Britannique étaient les Canadiens qui accordaient le moins confiance à l’instruction publique. De fait, il y a quelque 12 000 enfants dans la province qui n’empruntent pas le chemin de l’école quotidiennement… Tout simplement parce que leur salon est leur salle de classe et que leurs parents ont endossé le rôle de professeur. Rencontre avec deux familles qui ont tourné le dos au système scolaire.

C’est un mercredi matin ordinaire chez les Rode. Rachael, 9 ans, et Alexander, 6 ans, sont assis l’un en face de l’autre dans la pièce du premier étage de leur maison de Burnaby qui leur sert d’espace de jeux et… de salle de classe ! Car Rachael et Alexander n’ont jamais mis les pieds dans un établissement scolaire. C’est leur mère, Andrea, qui leur fait office de maîtresse.

« Je considère qu’être enseignante, c’est une extension de mon rôle parental, estime celle-ci. Avec mon mari, nous élevons nos enfants pour qu’ils deviennent des adultes responsables. Et en cela, nous pensons que nous pouvons faire mieux que l’école publique. »

Chez les Rode, il n’existe pas de rupture entre les matières scolaires, les activités extra-scolaires, les tâches domestiques et l’épanouissement de la personnalité. La sincérité, la générosité, la patience sont des objectifs pédagogiques au même titre que la lecture et la capacité de compter. « J’insiste toujours sur le fait que l’on n’a pas besoin d’être assis à un bureau pour apprendre, explique Andrea, posément. Dès qu’on est éveillé, on est en train d’apprendre. »

La vie des plantes, les dinosaures, la langue des signes, sont autant de thèmes qui ont été abordés ce mois-ci par le trio par le biais de lectures, de discussions, d’affiches, de dessins... Mais beaucoup d’heures ont aussi été dédiées à la fabrication de cadeaux de Noël maison, une alternative à une « fête trop commercialisée » selon Andréa.

Sages comme des images, Rachael et Alexander font leurs exercices de mathématiques. Quand elle a fini, Rachael s’empresse d’aider son petit frère puis va préparer ses affaires de patinage. En bas, il faut défourner un plateau de cookies au chocolat. Les enfants participent aussi quotidiennement au ménage et à l’entretien de la maison. Ce qui frappe chez les Rode, c’est la cohésion de la cellule familiale.

« Nous nous sommes tournés vers ce type d’éducation un peu par défaut. L’école chrétienne privée de notre quartier coûtait trop cher et je n’étais pas convaincue par la performance de l’établissement public du voisinage, explique Andrea. Il me semblait que les enfants y grandissaient trop vite, qu’ils devenaient vieux dans leur tête avant l’heure. »

Options

Sans ambages, la maîtresse de maison déclare vouloir protéger ses enfants des dangers de notre époque. Son discours fait écho aux propos du Dr Neufeld, psychologue pour enfants et auteur d’un best-seller sur l’éducation publié en 2004. Dans Hold On to Your Kids, il encourage les parents à retrouver leur rôle central dans la construction de l’esprit de leurs enfants et à les soustraire au modèle de la télévision ou de leurs camarades.

« Mon mari et moi souhaitons être la première influence dans les années formatives de nos enfants », confirme Andrea.

Plusieurs options s’offrent aux familles qui s’orientent vers l’instruction à domicile. Pour ceux qui refusent toute tutelle, il leur suffit d’enregistrer leur enfant auprès du ministère. Les Rode, en revanche, ont choisi d’inscrire leurs enfants auprès d’un établissement scolaire de New Westminster. Ils touchent ainsi 1 000 $ par enfant et par an mais doivent, en contrepartie, suivre le programme scolaire fixé par la province. Régulièrement, leurs travaux sont revus par un professeur de leur établissement référant.

« Ces comptes rendus me rassurent, avoue l’institutrice improvisée. J’aime savoir que l’on est sur la bonne voie. Et jusqu’ici, même si l’on a le sentiment de faire très peu, cela a toujours été amplement suffisant. »

Du lundi au vendredi, les enfants étudient deux à trois heures le matin, c’est tout. Le reste de la journée est consacré aux sports, aux sorties, aux amis…

Flexibilité

Même rythme de vie allégé chez les Dougan, qui vivent sur les hauteurs de Vancouver Nord. Ce vendredi, c’est d’ailleurs jour de relâche pour la maisonnée car il y a une sortie à Science World de prévue l’après-midi. La salle de classe qui jouxte le salon est donc déserte. Elle est meublée de façon très classique, avec des tables d’écoliers dégotées dans une brocante, un tableau en ardoise et des cartes aux murs, mais un joyeux désordre y règne. Pam et Phil sont les parents rayonnants de six filles, âgées de 1 à 11 ans ! Et c’est Pam qui s’occupe de l’instruction des quatre premières le matin, pendant que les deux dernières vaquent à leurs jeux.

« Ce que nous apprécions surtout, c’est la flexibilité que cela nous apporte, affirme la mère de famille. Nous pouvons partir en vacances quand nous le désirons, profiter de la piscine quand il n’y a personne… »

Comme les Rode, les Dougan se déclarent plutôt modérés dans leur approche de la déscolarisation, c’est-à-dire qu’ils s’en tiennent à une certaine routine et imposent un programme à leurs enfants. C’est même la première année que les deux aînées sont inscrites à des cours par correspondance. Les deux plus jeunes, elles, ne sont qu’enregistrées auprès d’une école. Dégagés de tout compte à rendre, les Dougan n’ont touché que 125 $ pour chacune de ces dernières alors qu’ils ont reçu 2 000 $ de la province pour leurs grandes sœurs.

« Certaines personnes choisissent de ne pas du tout contraindre leur enfant à un apprentissage. Ils attendent qu’il manifeste une curiosité pour y répondre, détaille Pam. Je respecte vraiment ces gens mais je suis bien trop « coincée » pour le faire moi-même ! » Une des amies de la famille a ainsi attendu que son fils ait 9 ans passés avant qu’il n’exprime son désir d’apprendre à lire ! Ce qu’il fait désormais parfaitement et avec goût, aux dires de Pam.

Réussite académique

Les Dougan se sont lancés dans cette aventure après leur retour des Philippines où ils fréquentaient une famille canadienne qui pratiquait l’école à la maison. « La dynamique familiale m’a séduite, se rappelle Pam, enthousiaste. C’était ludique, ils organisaient des dîners médiévaux… »

Pour Phil, en revanche, il s’agissait d’offrir la meilleure instruction possible à ses enfants, s’assurer qu’ils n’ont aucune lacune. « Il existe deux raisons majeures pour lesquelles les parents choisissent de déscolariser leur enfant : soit parce qu’il est brillant et s’ennuie à l’école, soit parce qu’il a des difficultés scolaires, avancent les deux parents. L’école n’est bénéfique que pour les élèves qui se situent dans la moyenne. »

Les rares études qui se sont penchées sur le niveau d’éducation des enfants instruits à domicile sont unanimes : ces enfants sont plus avancés académiquement et socialement que les élèves inscrits en établissements public et privé. Phil affirme d’ailleurs que les grandes universités américaines favorisent les dossiers de candidats ayant fait l’école à la maison.

Contrairement aux Rode, les Dougan n’ont ni l’intention ni le sentiment de préserver leurs filles du monde extérieur. Au contraire… Ils les poussent à échanger le plus possible avec des adultes, les encouragent à monter leur propre petite entreprise de baby-sitting et de fabrication de cookies pour amasser leur argent de poche. « Elles passent même des appels téléphoniques pour moi, ajoute Pam. Les gens s’inquiètent souvent de la socialisation des enfants instruits à la maison. Mais c’est une crainte superflue. Toutes les familles font partie d’associations d’enfants déscolarisés, et tous les après-midi sont dédiés à des activités en groupe. »

De l’avis des adeptes, l’école à la maison n’est rien d’autre que l’école de la vie !



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