Par : Raphaël Perdriau
Editeur : L'Express du Pacifique
Le zydeco, la musique des Créoles de la Louisiane, gagne à être connu. Raphaël Perdriau a rencontré le maître du genre, Terrance Simien, avant son prochain concert dans notre province.
Terrance Simien est à la musique zydeco ce que Zachary Richard est au style cajun.
Terrance Simien fait « danser les misères ». Originaire du sud de la Louisiane, cet artiste joue le zydeco, la musique des Créoles, descendants des colons français et de leurs esclaves arrivés aux États-Unis dans le courant du XVIIIe siècle. Un style héritier de 300 ans d’histoire et toujours en vogue selon le musicien.
« En Louisiane, il y a encore des personnes dont le zydeco est le divertissement favori, explique-t-il. Les gens se rendent à des soirées, à des bals de plein air ou à des festivals pour danser le zydeco. On danse pour oublier ses misères du quotidien, jusqu’à ce que l’on se sente bien. Le zydeco est notre médicament ! »
Le zydeco, Terrance Simien l’a dans le sang. Né d’une famille créole arrivée en Louisiane en 1740 et d’origines française, africaine, autochtone, espagnole et allemande, Terrance a grandi dans la paroisse de Saint-Landry, la région où cette musique est apparue. Il joue de l’accordéon diatonique, l’instrument caractéristique du genre, depuis l’adolescence.
« La forme la plus ancienne de zydeco est le “juré”, un style que jouaient les esclaves, chanté a cappella et accompagné uniquement de battements de mains et de pieds. L’accordéon est apparu plus tard en Louisiane et les Créoles l’ont intégré à leur musique », détaille-t-il.
Survie
Aujourd’hui, outre l’accordéon, les instruments du zydeco sont le frottoir et le violon, popularisés dans les années 40. Le style a évolué depuis, empruntant au rock, au disco ou encore au reggae. Pour Terrance Simien, artiste professionnel depuis 25 ans, la constante de cette musique, et le signe de sa vitalité, c’est le changement.
« Quand le zydeco n’évoluera plus, il faudra arrêter de l’appeler zydeco !, affirme-t-il. Dans une fête où on joue du zydeco, quand il y a des Créoles dans le public, ils veulent tout entendre : le zydeco traditionnel comme les formes contemporaines de cette musique. Et vous devez tout jouer : si vous ne jouiez que les nouveautés, ce serait dur pour eux de sentir que c’est du zydeco. Mon groupe et moi, nous jouons nos propres compositions, mais nous y gardons les racines du zydeco. »
Très entraînant, le zydeco est traditionnellement considéré comme une musique de fête. C’est pourtant sur la scène du Yale, le fameux club de blues de Vancouver, que Terrance Simien se produit prochainement. « Le blues a beaucoup influencé le zydeco, souligne le musicien créole. Comme le blues, le zydeco est une musique de la survie, qui parle de la vie quand les temps sont durs. »
L’histoire des ancêtres de Terrance Simien est douloureuse. Après l’esclavage, les Créoles ont été confrontés à l’assimilation culturelle. « Quand j’allais à l’école, on ne vous y apprenait pas le français. Enfant, je ne le parlais qu’à cause de mes grands-parents, qui eux connaissaient seulement le français », raconte-t-il.
Depuis Katrina
Fier de son héritage francophone, Terrance chante en anglais et en français et se dit à l’aise sur scène dans les deux langues. Mais il ne compte pas s’arrêter là : « Je viens d’aller à Cuba où j’ai rencontré des musiciens avec lesquels j’ai eu des affinités musicales. Sur mon prochain album, je vais reprendre une de leurs chansons, en l’interprétant en espagnol – ce sera la première fois pour moi ! C’est une autre connexion à mon héritage. »
Une ouverture d’esprit qui conduit Terrance Simien sur les scènes du monde entier, grandes et petites. Collaborateur de musiciens prestigieux tels que Paul Simon et Stevie Wonder et habitué à donner des concerts devant plusieurs dizaines de milliers de personnes, Terrance se produit encore avec son groupe à l’occasion de cérémonies locales de mariage ou de bar-mitsva. Il tourne également dans les écoles américaines où il présente en musique un programme éducatif sur le zydeco et l’histoire des Créoles appelé Creole for kids.
« Nous jouons même pour des enterrements, mais là, nous ne faisons rien payer ! », plaisante-t-il avec modestie.
Terrance Simien demeure proche de ces racines. Malgré son succès qui l’appelle aux quatre coins de la planète, il est resté en Louisiane l’automne dernier pour héberger des sans-abri de l’ouragan Katrina : « Ma femme et moi avons fait savoir que nous étions là pour aider les gens. Nous allons le faire jusqu’à ce que la situation s’améliore ».
Le chanteur créole joue cette année pour la vingtième année consécutive au Festival de jazz de La Nouvelle-Orléans, organisé malgré le désastre. Terrance Simien espère que l’événement ramènera la musique dans la ville désertée. « Tant a encore besoin d’être fait ici, déplore-t-il. Peu de personnes y sont revenues. Les gens de la Nouvelle-Orléans ont d’autant plus besoin de musique en ce moment… »
De quoi encore « danser les misères » pendant longtemps.