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Le 6 mars 2006
Volume VIII Numéro 37

Dendroctone du pin : toute une histoire

Par : Raphaël Perdriau
Editeur : L'Express du Pacifique

Le dendroctone du pin continue à ravager les forêts de la Colombie-Britannique. Raphaël Perdriau s’est entretenu avec John McLean, un spécialiste des insectes pour qui ce désastre trouve ses racines dans l’histoire de la province.

Le dendroctone du pin ponde­­rosa est la bête noire de nos forêts. Depuis le début des an­nées 90, ce parasite du pin tordu en a décimé 8 millions d’hectares dans l’intérieur de la Colombie-Britannique, le plus grand désas­tre naturel forestier de l’histoire de l’Amérique du Nord. La cause : une pullulation sans précédent de l’insecte, qui se nourrit des éléments vitaux des arbres qu’il attaque, entraînant ainsi leur mort. Professeur d’entomologie au département de foresterie de l’Université de la Colombie-Britannique, John McLean revient sur le phénomène avec L’Express du Pacifique. Où l’on voit le passé rattraper les hommes et leur gestion du bois…

L’Express du Pacifique : Pourquoi le dendroctone du pin pullule-t-il ainsi ?
John McLean :
Il n’y a pas eu d’hiver froid, c’est-à-dire en dessous de -20°C, en Colombie-Britannique depuis 1992, date à laquelle la pullulation du den­droc­tone du pin a commencé. -40°C est la température fatale pour ces insectes. La chaleur rend le dendroctone, qui a le sang froid, plus rapide, et les arbres plus vulnérables car leur mécanisme de défense est plus lent dans ces conditions. Partie du centre de la province, la prolifération s’étend maintenant vers le sud et à l’est jusqu’à la frontière de l’Alberta.

LEP : Est-ce que le froid est le seul moyen de tuer le dendroctone du pin ?
J.McL. :
Il serait très difficile d’uti­liser des pesticides parce que l’on ne sait pas quel arbre le dendroctone du pin va attaquer. On peut utiliser en principe des pesti­cides sur les arbres déjà attaqués, mais il y en a tellement, comment allez-vous faire ? Qui veut mettre autant de produits chimiques dans l’environnement ? Nous ne pouvons que laisser courir la pullulation.

LEP : Quelle est l’ampleur de la destruction des forêts britanno-colombiennes par le dendroctone du pin ponderosa ?
J.McL. :
On estime que 30 à 40 % du pin tordu de la province a été détruit par la pullulation de son dendroctone. En Colombie-Britannique, les parasites du bois comme le dendrochtone s’attaquent seulement aux arbres sur­annés, c’est-à-dire dont l’âge dépasse 100 ans. Par exemple, le dendroctone du douglas et le den­droctone de l’épinette s’attaquent surtout aux arbres morts que le vent à fait tomber pendant l’hiver. Le dendroctone du pin est le seul à s’attaquer également aux arbres encore en vie. La grande crainte, c’est que 80 % des pins tordus surannés ne soient décimés d’ici 10 ans, si le climat continue à favoriser cette prolifération.

LEP : En quoi les pins surannés contribuent-ils à l’équilibre naturel des forêts ?
J.McL. :
La plupart des arbres attaqués par le dendroctone du pin ont entre 120 et 130 ans. Cela soulève la question de ce qui s’est passé il y a 120-130 ans dans les forêts de l’intérieur de notre province. Or, en 1860-1870, la plus grande ville de la Colombie-Britannique était Barkerville, du fait de la ruée vers l’or. Si l’on regarde des photos de cette épo­que, on voit que les collines aux alentours de la ville étaient complètement dégarnies : les pion­­niers avaient coupé tous les arbres pour leur carburant, pour construire des maisons et avaient mis le feu aux forêts pour exploiter les mines d’or dont les richesses se trouvaient dans la roche, sous les arbres. Dans la région, avant cet élagage, il y avait plu­sieurs es­pèces d’arbres, dont le douglas, l’épinette et le pin tordu. Par leur chaleur, les feux provoqués par les chercheurs d’or ont fait ex­ploser les pommes de pin tordu : l’éparpillement des graines dans le sol en a permis la repousse naturelle massive et quasi-exclusive. Ces pins tordus ont aujourd’hui 120 ans et lorsque vous regardez ces mêmes collines, leurs arbres sont tous morts : les pins sont maintenant arrivés à maturité et le dendroctone les tue.

LEP : Que va-t-on faire de tout ce bois attaqué par le dendroctone du pin ?
J.McL. :
Le pin tordu est un bois d’excellente qualité qui tient plu­sieurs scieries occupées à travers la province. Les taches bleues que laisse le dendroctone du pin quand il attaque un arbre affec­­tent la qualité visuelle de celui-ci, mais pas sa qualité intrin­sèque. Nous pouvons donc encore utili­ser le bois des arbres attaqués, mais il faut le faire dans les trois ou quatre ans après leur infes­ta­tion par l’insecte. Au-delà de cette échéance, du fait de l’humidité naturelle, le bois infesté commen­ce à craquer et devient inutili­sable par l’industrie. En Colombie-Britannique, il existe aussi trois ou quatre fabriques à galets où, au lieu de couper le bois pour en faire des planches, on le broie et on le compacte pour en faire des ga­lets : les pays de la Communauté Européenne en sont friands et les utilisent comme carburant vert – en brûlant, le bois est plus propre que le charbon. Dans les années à venir, on pourra donc continuer à garder le bois mort pour en faire des galets ou de l’aggloméré.

LEP : Quel est l’impact de ce dé­sastre naturel sur l’économie de la province ?
J.McL. :
À court terme, l’industrie tourne à plein régime, travaillant très fort à couper le plus grand nombre possible de pins tordus et à les envoyer aux scieries le plus rapidement possible – celles-ci font les trois huit en ce moment. Dans cinq ou six ans cependant, il ne restera plus de pins tordus sains et l’activité industrielle fo­restière va en être sérieusement affectée. Des scieries vont fermer.Il y aura des pertes d’emploi. Cette situation se poursuivra jusqu’à ce que les arbres repoussent dans l’intérieur de la province.

LEP : Finalement, que nous ap­prend ce désastre ?
J.McL. :
Que notre passé forestier nous rattrape : ce que nous de­vons faire maintenant, c’est nous assurer que nous replantons nos arbres à intervalles réguliers, pour éviter la panique que causent des
situations d’urgence comme celle du dendroctone du pin actuelle­ment. La gestion des forêts autour de Barkerville au XIXe siècle est un indice de la manière dont nous avons traité nos forêts historique­ment. Prenez un autre exemple, dans la région d’Hazelton : on y a coupé beaucoup de cèdres et de ciguës, les deux espèces d’arbre qui y poussent le mieux. Une fois que l’on a eu tout coupé, les com­pagnies forestières ont replanté du pin tordu, pour se conformer à leur obligation envers le gouverne­ment provincial de replanter des arbres qui poussent vite. Ces pins ont grandi pendant 10 ans, puis il y eut un été chaud et humide qui a fait pulluler un champignon na­turel local, entraînant la mort de tous les arbres. Le ministère des Forêts veut dorénavant éviter de planter une forêt qui pourrait être sujette dans l’avenir à d’autres ma­ladies ou calamités comme une in­festation d’insectes. Le ministère a réalisé que l’on ne pouvait pas planter du pin tordu partout. Au lieu de tout couper, les autorités provinciales mettent désormais en place des politiques sur les espè­ces d’arbre à replanter.



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