Le 20 mars 2006
Volume VIII
Numéro 38
Déserteur ou réfugié ?
Par : Cécile Lepage
Editeur : L'Express du Pacifique
Des soldats américains déserteurs de l’Irak cherchent à obtenir leur visa de réfugié à Vancouver. Un parcours du combattant que relate Cécile Lepage.
« AWOL (absent without leave) », c’est l’appellation dont sont affublés les déserteurs de l’armée américaine, ceux qui refusent aujourd’hui de participer à la guerre en Irak ou de retourner au combat, considérant ce conflit illégal. Certains soldats sont venus se mettre à l’abri au Canada et se mobilisent pour obtenir le statut de réfugiés auprès des autorités fédérales. Un véritable parcours du combattant.
Trois ans se sont écoulés depuis le déclenchement controversé de la guerre en Irak. Aujourd’hui, plus de trois mois après la tenue des élections législatives, la guerre civile menace, l’occupation américaine contestée perdure et ses troupes font régulièrement l’objet d’attentats meurtriers… « Personne ne sait ce qu’est cette guerre tant qu’il n’a pas foulé le sol du désert, affirme Kyle Snyder, 22 ans, le regard las. Je n’aurais eu aucun problème à me battre si seulement j’avais rencontré ce qu’on appelle un terroriste. Mais ceux que j’ai vus là-bas, ce sont seulement des hommes qui défendent leur pays. »
Kyle Snyder a déserté l’armée américaine. Il y a presque un an, en permission, celui qui avait cru aux harangues du président Bush sur la libération du peuple irakien a débarqué à Prince George pour rendre visite à une jeune femme avec qui il correspondait sur Internet. Elle le soutenait moralement, lui « avait sauvé la vie » en l’empêchant de sombrer, précise-t-il. Kyle n’a pas repris son vol de retour au Moyen-Orient. Le drapeau n’avait plus le même sens pour lui. Après quelques mois de flottement, la rupture d’avec la jeune femme et son déménagement sur Vancouver, il vient de déposer sa demande de statut de réfugié auprès de la Commission de l’immigration et du statut de réfugié.
Kyle Snyder affirme que sa décision de déserter n’a pas été prise à la légère et qu’il ne l’aurait jamais menée à bien s’il n’avait pas reçu le soutien de ses frères d’armes, « les seuls à même de le juger ». « Je ne suis pas un pacifiste, je ne suis pas contre les guerres. Je suis contre cette guerre qui se base sur des mensonges », répète-t-il.
Désillusions
Mais d’autres facteurs, plus intimes, se mêlent au rejet de l’armée par le jeune homme. Quelques mois à peine après son enrôlement en octobre 2003, son amie a perdu l’enfant dont il allait devenir le père en raison de l’incompatibilité de leurs groupes sanguins. Ce drame l’a plongé dans la dépression et il en a rejeté la responsabilité sur l’armée qui refusait de prendre en charge les frais de médicalisation de son amie car ils n’étaient pas mariés. Malgré tout, on lui refuse sa demande de décharge et son bataillon est envoyé en Allemagne où il est suivi pour troubles psychologiques. Incorporé dans un régiment de travaux publics, il apprend à manipuler des grues et à fabriquer de l’asphalte.
« Mon bataillon revenait d’Irak où ils avaient construit la prison d’Abou Ghraïb. Quand on nous a annoncé notre redéploiement, ils ont transformé notre unité en unité combattante. À moi, on avait dit que j’allais construire des écoles et des routes... », raconte-t-il.
Une nouvelle désillusion à laquelle Kyle a du mal à faire face. Sur place, c’est l’enfer. À Mossoul, où il escorte des gradés, il voit des civils se faire tuer. Il questionne la justesse des ordres quand le commandant de leur convoi laisse seuls à Bagdad neuf soldats inexpérimentés le troisième jour seulement après leur arrivée, s’étonne que l’on puisse faire confiance à une « bande d’adolescents de 19 ans pour libérer un pays ». Alors il forge le projet d’échapper à cette guerre qui l’a « tué », lâche-t-il. Ce sera chose faite après un séjour de quatre mois et demie en Irak.
Persécution ?
Aujourd’hui, c’est un jeune homme accablé, écrasé par un poids trop lourd pour ses épaules, qui témoigne depuis sa résidence à Vancouver, en fumant cigarette sur cigarette. Presque à contre-cœur, Kyle Snyder est devenu l’emblème des mouvements anti-guerre locaux, lui qui ne se déclare ni pacifiste ni militant. « Juste un gars ordinaire qui voudrait retrouver un semblant de vie. Il devrait y avoir une solution pour les gens comme moi ! », avance-t-il, désabusé.
Mais les perspectives ne sont guère réjouissantes. Il y a actuellement une vingtaine de déserteurs, dont cinq en Colombie-Britannique, qui ont fait la requête d’un statut de réfugié au Canada. Ils invoquent leur refus de participer à une guerre illégale. D’ores et déjà, deux demandeurs, Jeremy Hinzman et Brandon Hughey, ont vu leur demande rejetée par la Commission de l’immigration et du statut de réfugié au titre que celle-ci se déclare inapte à discuter de la légalité de la guerre en Irak. Dès lors, le seul critère pris en considération est le risque de persécution des demandeurs s’ils sont renvoyés dans leur pays. Vraisemblablement, la peine encourue pour les fuyards de l’armée américaine est de 5 ans de prison mais l’avocat des requérants fait valoir que, théoriquement, la peine de mort n’est pas exclue, même si elle n’a pas été appliquée depuis la Seconde guerre mondiale. Jeremy Hinzman et Brandon Hughey, déterminés, ont fait appel auprès de la Cour fédérale qui les a entendus début février et devrait leur rendre son avis dans les semaines à venir.
Sarah Bjorknas, du comité de soutien War Resisters, estime qu’il y aurait entre 100 et 200 déserteurs américains clandestins au Canada. « Pour nous, l’argument est le suivant : ces hommes et femmes devraient-ils être pénalisés pour avoir respecté le droit international – droit que leur pays d’origine bafoue impunément ? Rappelons-nous qu’après la Seconde guerre mondiale, des Allemands ont été condamnés à Nuremberg pour avoir exécuté des ordres qui contrevenaient à ce même droit. »
Les militants espèrent que le gouvernement canadien saura se montrer fidèle à l’accueil que le pays a traditionnellement réservé aux déserteurs : près de 50 000 Américains avaient immigré au Canada pendant la guerre du Vietnam.
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