Le 7 août 2006
Volume IX
Numéro 10
Un chanteur baroque bien de son temps
Propos recueillis par René Brisebois
Plus qu’un genre musical, le baroque est un état d’esprit. René Brisebois s’est entretenu avec le contre-ténor français Philippe Jaroussky, talentueux représentant de cette musique, avant sa venue au Festival Vancouver.
Les amateurs de musique baroque de la région de Vancouver sont doublement chanceux. Ils pourront assister à deux concerts que nous offre le jeune contre-ténor français Philippe Jaroussky, les 11 et 12 août à la cathédrale Christ Church, dans un répertoire de cantates virtuoses et d’airs d’opéra d’Antonio Vivaldi. Dans l’entretien qu’il a accordé à L’Express du Pacifique, le chanteur au timbre unique, récipiendaire en France de la Victoire de la Musique 2004 dans la catégorie Révélations lyriques, nous parle de la redécouverte du grand génie vénitien du début du XVIIIe siècle et de son propre rapport à l’art musical en général.
L’Express du Pacifique : Accompagné de l’Ensemble Artaserse, vous allez nous présenter, si je ne m’abuse, un programme tout Vivaldi consacré aux cantates virtuoses pour contralto de celui que l’on a surnommé le « prêtre roux »…
Philippe Jaroussky : Exactement. Disons, a priori, que c’est le même programme les deux soirs parce que chaque concert nous donne l’occasion de faire quasiment la totalité des cantates. C’est exclusivement du Vivaldi. Il y a aussi du Jean-Sébastien Bach, mais c’est une transcription que ce compositeur a faite d’un concerto de Vivaldi pour clavecin – c’est du Vivaldi revisité par Bach.
LEP : Pouvez-vous nous parler de cet ensemble composé de jeunes musiciens et nous révéler plus de détails concernant les œuvres jouées les 11 et 12 août ?
P.J. : C’est un ensemble que j’ai formé il y a maintenant trois ou quatre ans, constitué de musiciens que j’ai eu l’occasion de rencontrer dans plusieurs ensembles au cours de mes études. Il est à géométrie variable parce que, pour l’instant, il est seulement basé sur les instruments de continuo comme le clavecin, le violoncelle, la viole, le théorbe et, éventuellement, le violon. Pour ces concerts, il est constitué de trois musiciens : Claire Antonini au théorbe, Yoko Nakamura au clavecin et Xavier Richard au violoncelle. En fait, ce sont des cantates que nous avons eu l’occasion de beaucoup jouer parce qu’on les a enregistrées il y a deux ans. C’est un programme qui regroupe la totalité des cantates pour alto et basse continue de Vivaldi et, pour compléter un peu et varier, deux, trois airs d’opéra. Ce sont des cantates un peu typiques de l’époque, des mini-opéras dont le sujet, en général, est le dépit amoureux. Il faut savoir qu’à l’époque les cantates étaient souvent aussi des laboratoires pour les compositeurs. Les cantates sont souvent d’une grande qualité parce qu’elles se faisaient peut-être moins dans la rapidité que, par exemple, une commande d’opéra. Je dis souvent que les cantates pour les compositeurs baroques, c’est un peu l’équivalent des quatuors pour les musiciens romantiques : c’est leur jardin secret. Donc ce sont des cantates de très belle facture, de très grande qualité d’écriture et, évidemment, virtuoses comme sait le faire Vivaldi.
LEP : Depuis quelques années, on assiste à une redécouverte de l’œuvre de Vivaldi. Pouvez-vous dire en quoi ces cantates virtuoses, que vous allez offrir au public de Vancouver, participent de ce mouvement ?
P.J. : Il y a encore une dizaine d’années, on ne connaissait finalement que peu de choses du répertoire de Vivaldi. On le connaissait en tant que compositeur de concertos pour violons, et, vaguement, de musique religieuse… et puis, voilà ! Et c’est vrai que depuis deux événements importants, à savoir l’album Vivaldi chanté par Cecilia Bartoli et la monumentale édition Vivaldi chez le label Naïve des opéras, effectivement, on redécouvre tout un pan de répertoire et on découvre que ce compositeur est aussi un des plus grands dramaturges de son époque. C’est en cela aussi que les cantates apportent un éclairage différent : elles montrent un compositeur assez mature et qui ne tombe pas dans une facilité d’écriture qu’on peut parfois lui reprocher. Ce sont vraiment de petits bijoux, ne seraient-ce que les récitatifs qui sont extrêmement bien écrits et très, très bien pensés. Ce sont de très belles oeuvres et elles n’ont pas du tout à rougir, par exemple, des cantates de Haendel, que celui-ci a écrit dans sa jeunesse lors de son long séjour en Italie.
LEP : Les critiques comparent avantageusement votre art à des chanteurs dont la réputation n’est plus à faire, tels les Gérard Lesne ou les Cécilia Bartoli. Que représente pour vous cette carrière de contre-ténor dans laquelle vous vous engagez avec tant d’enthousiasme depuis quelques années déjà ?
P.J. : Moi, ma volonté en tant que musicien a toujours été de faire de la musique, parce qu’avant j’étais violoniste et pianiste. Après, j’ai découvert cette voix de contre-ténor que j’ai travaillée. J’envisage plutôt cette carrière de chanteur comme une étape dans une carrière musicale qui pourra peut-être se tourner vers d’autres horizons plus tard. J’ai créé mon ensemble parce que j’aimerais diriger plus tard – diriger d’autres chanteurs, faire des projets avec plusieurs chanteurs.
LEP : Vous sentez-vous proche des déclarations d’un Eugène Green [metteur en scène français de théâtre baroque, ndlr] et de son entourage pour qui il serait possible ou même souhaitable, y compris au XXIe siècle, de vivre avec un esprit baroque ?
P.J. : Oui, j’ai l’esprit baroque, mais j’ai quand même l’esprit de mon temps, aussi. Tout ce qui est intéressant maintenant dans la redécouverte du répertoire baroque, c’est l’éclairage qu’il peut nous apporter sur plein de choses. Je n’ai pas une pensée baroque en permanence. Je ne suis pas non plus, par exemple, un intégriste du « vouloir retrouver à tout prix l’interprétation qui pouvait être à l’époque ». Je crois qu’il faut aussi que ces œuvres-là parlent aux gens de maintenant. Et on a plein de choses dans les oreilles depuis et il faut composer avec tout ça et voir aussi ce que nous apportent les textes et la musique de cette période-là, actuellement. C’est vrai que j’ai toujours été sensible au grand raffinement, par exemple, des sentiments : c’est-à-dire que dans les opéras baroques, en général, il y a plein de sentiments très divers et parfois, je trouve, un peu plus variés que dans les opéras romantiques, par exemple – où, là, la sensation n’est pas tout à fait pareille. Il y a des rôles connus, par exemple, dans le baroque. Il y a des choses très fortes et très décalées qui sont très intéressantes pour la pensée artistique.
Editeur : L'Express du Pacifique
|

|