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En manchette !

Texte de Sonia Woosaree, gagnante du prix de la Femme en éducation

le 24 avril 2001

Ma grand-mère, cette héroïne

Il était une fois, il y a très longtemps de cela, est né un enfant au milieu des cris et des pleurs de joie de toute une famille. Cet enfant fût nommé Divali, ce qui signifie «lumière» dans la langue maternelle de cette petite île de l'Océan Indien qu'est l'île Maurice. Cet enfant, c'est ma grand- mère. Elle n'est plus sur terre. Mais elle a été un personnage unique qui a énormément contribué à la promotion de la langue française au Canada et ailleurs.

Ma grand-mère est issue d'une modeste famille de pêcheurs. Elle a toujours vécu au bord de la mer. Son père et son frère s'en allaient avant l'aube dans une pirogue, à la recherche de poissons qu'ils pourraient vendre au marché. À cette époque, la pêche s'avérait toujours fructueuse. Les poissons abondaient dans les eaux tropicales. Lorsque le soleil brillait de tous ses feux dans un ciel d'azur, ils revenaient s'abriter à l'ombre des cocotiers. Ils repartaient dans l'après-midi, en quête de leur gagne-pain.

L'île Maurice, étant une station balnéaire, accueillait beaucoup de touristes. Les gens arrivaient de divers pays, la peau diaphane, et repartaient les yeux remplis de soleil et imprégnés de l'odeur marine.

À quelques kilomètres de la demeure de ma grand- mère, se dressaient de petits pavillons à l'air accueillant et reposant. Pas question de rappeler aux touristes les hôtels cinq étoiles de l'Europe ou de l'Amérique! L'heure était au dépaysement. Les toits de ces pavillons étaient revêtus de feuilles de cocotier et les murs étaient en bois. Le chuchotement de la brise dans les feuilles de cocotiers, le chant des oiseaux et le clapotement des vagues sur la plage apportaient une beauté édénique à cette partie de l'île.

Parmi ces touristes en quête d'exotisme se trouvait un couple canadien, les Anders. L'homme avait des cheveux poivre et sel mais la femme semblait être entre deux âges. Chaque été, ils venaient se reposer le corps et l'esprit à l'île Maurice. Ma grand-mère aimait se promener le long des plages à la recherche de coquillages. Un jour, à l'âge de dix ans, alors qu'elle se promenait ainsi, elle vit cette femme entre deux âges qui était à genoux sur le sable mouillé. Elle creusait le sable. Divali s'avança vers elle et lui dit : « Si vous cherchez des crabes, ce n'est pas le meilleur moment de la journée pour le faire. On surprend mieux les crabes à la tombée de la nuit».

Madame Anders, qui comprenait la langue natale des Mauriciens, leva la tête et sourit. «Tu m'as l'air bien jeune pour connaître les habitudes des animaux marins.» «Je vais à l'école» répondit ma grand- mère, «et mon papa est un amoureux de la mer.» À partir de ce moment naquit une profonde amitié entre madame Anders et Divali. C'est madame Anders qui initia Divali à la langue française. C'est elle qui lui inculqua les premiers rudiments de la langue française. Elle lui fit la lecture de livres français tels que ceux écrits par la Comtesse de Ségur. La grammaire, l'alphabet, tout lui fut enseigné.

Dix ans plus tard, lorsque ma grand-mère eut vingt ans, elle décida d'enseigner la langue française aux enfants. Jusque-là, les enfants issus de milieux modestes ne pouvaient pas aller à l'école secondaire, là ou la langue française et anglaise étaient enseignées. On enseignait aux enfants des régions rurales des notions élémentaires comme l'alphabet et le calcul. Mais leur éducation s'arrêtait là. Puisque toutes les écoles secondaires se trouvaient dans les régions urbaines, les parents devraient payer le transport quotidien des enfants. Les études étaient trop onéreuses. Pour pallier à cette situation, Divali offrit de partager ses connaissances de la langue française avec les enfants de la région. Pendant les fins de semaine, elle s'asseyait sous les cocotiers et faisait la lecture à ses élèves. Elle leur apprit à écrire et à raconter des histoires en français. Elle se mit aussi à rédiger des contes pour enfants, comme ceux que lui avait racontés madame Anders. Le groupe d'enfants à qui elle enseignait grossissait à vue d'œil. Les parents demandèrent bientôt à Divali d'enseigner aux enfants pendant les jours de semaine également. Elle ne demandait pas d'argent bien sûr, parce que d'argent superflu ces gens-là n'en avaient guère. Néanmoins, ceux qui pouvaient se le permettre tenaient à donner un peu d'argent à Divali. Elle achetait des livres de classe en français avec l'argent qu'elle recevait.

Divali avait trouvé une autre source de revenus. Elle envoyait les histoires qu'elle rédigeait aux rédacteurs en chef de différents journaux. Ses contes connaissaient beaucoup de succès puisqu'ils étaient publiés toutes les semaines. Au fur et à mesure que le temps s'écoulait, le nombre d'élèves grossissait. Les gens aux alentours entendaient parler de Divali et se déplaçaient pour venir lui demander d'enseigner la langue française à leur enfants. L'argent qu'elle recevait des rédacteurs en chef servait à acheter des chaises et des livres pour ses étudiants.

Un jour, elle alla frapper à la porte du représentant du ministre de l'Éducation et lui expliqua que les enfants de la région témoignaient un vif intérêt pour la langue française. Elle lui montra les livres de classe qu'elle utilisait et dont le niveau de français était assez élevé. Ses efforts furent récompensés. Le ministre de l'Éducation décida de lui donner un lieu où elle pourrait enseigner à l'abri des intempéries. La classe comptait plus de vingt étudiants. Ils bénéficiaient d'un bon soutien organisationnel puisqu'il y avait des chaises, des pupitres ainsi que des livres de classe que le ministre avait fournis. La bibliothèque vitrée du fond contenait une large palette de livres de grammaire française. Cependant, ce que Divali appréciait le plus parmi cet immense puits de connaissances, c'était le gros dictionnaire Larousse. Elle était particulièrement fière de ce dictionnaire et ne manquait jamais la moindre occasion de le consulter.

Pendant dix ans, madame Anders continua de venir passer ses vacances estivales à l'île Maurice. Divali apprenait beaucoup d'elle. Madame Anders était une source intarissable d'inspiration pour Divali. Elle lui apportait des livres de grammaire et des romans français du Canada. En échange, elle emmenait les histoires que Divali écrivait au Canada où elle les faisait publier dans des magazines francophones. Les histoires de Divali apportaient une touche exotique à ces magazines, tout en invitant les lecteurs à la découverte de la diversité des communautés francophones du monde.

Au fur et à mesure que le temps s'écoulait, les gens réalisaient de plus en plus l'importance d'avoir une population instruite. Afin de combattre l'analphabétisme, le ministre de l'Éducation fit bâtir des établissements scolaires dans les régions rurales. Les enseignants urbains furent envoyés dans des régions rurales, ce qui permit à des centaines d'enfants de milieux défavorisés de poursuivre des études collégiales.

Divali enseignait toujours la langue française. Non seulement écrivait-elle de courtes histoires dans le contexte mauricien, mais elle se rendait aussi à la librairie pour étudier d'autres cultures francophones du monde. Elle écrivait ensuite des nouvelles sur ces autres communautés francophones. Lorsqu'elle eut 23 ans, elle prit part aux examens de l'Alliance Française. Ce sont des examens qui sont rédigés et corrigés en France. Il y a plusieurs niveaux à cet examen : niveau élémentaire, niveau plus élevé et ainsi de suite. Elle fut la première personne issue d'un milieu défavorisé à prendre part à ces examens et à réussir brillamment. Elle préparait ses élèves et les poussait à prendre part à ces examens. Les enfants prenaient part à ces examens dès l'âge de dix ans et gravissaient les échelons académiques année après année.

Un heureux événement surgit dans la vie de Divali alors qu'elle atteignit son vingt-cinquième printemps. Un Canadien venu passer des vacances à l'île Maurice la vit et ce fut le coup de foudre. Ils se marièrent et ma grand-mère immigra au Canada. Ici, elle continua d'écrire à un rythme effréné. Elle mettait des personnages de l'île Maurice en scène dans ses récits. De plus, elle écrivait régulièrement des articles dans des revues mensuelle et des journaux francophones. Dans ses articles, elle mettait toujours l'accent sur l'aspect multiculturel du Canada. Elle nourrissait son amour pour la langue française en lisant des livres sur les diverses communautés francophones canadiennes, toutes unies par un même attachement à la culture française.

Elle était tellement fascinée par la diversité ethnique des communautés canadiennes qu'elle décida de former une association de femmes bilingues à Edmonton. Chaque trimestre, ces femmes, issues de différentes communautés canadiennes, écrivaient des récits en français, qui étaient ensuite regroupés en un recueil et publiés. Ces ouvrages étaient une richesse inestimable. Aucun récit ne se ressemblait. Chaque histoire avait une toile de fond différente et dépeignait des situations différentes. Pourtant, toutes ces femmes avaient un point en commun : une passion considérable pour la langue française.

Ma grand-mère n'a jamais eu de diplôme universitaire. Pourtant, elle se rendait souvent dans des écoles francophones de l'Alberta pour parler de l'importance de la langue française. Elle en profitait aussi pour distribuer des contes en français qu'elle écrivait.

Je fais partie de la troisième génération de ma famille à vivre au Canada. Nous nous devons de faire perdurer les valeurs et les enseignements que nous ont transmis nos ancêtres. Nous nous devons de partager et de faire valoir le riche patrimoine culturel que nous ont laissé nos familles. Ma grand-mère a énormément contribué à la promotion de la langue française à travers ses livres, ses nouvelles et ses contes. Il est dans mon intention de lui emboîter le pas et de continuer à promouvoir cette belle langue qu'est la langue française.

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