Le 27 mai 2009
Volume 96
Numéro 9
L'émergence d'un nouveau monde
Sylviane Lanthier
«Information is conversation. » C’est une phrase qu’on a entendue beaucoup la semaine dernière, lors du congrès annuel de la Canadian Community Newspaper Association.
Chaque année, ce congrès est une occasion de faire le point sur les dossiers de l’heure dans le monde des journaux. Les conférenciers qui se sont succédé au micro provenaient parfois du Canada, mais aussi des États-Unis ou d’Europe, et témoignaient d’une réalité commune à tous : si tout le monde a compris il y a 15 ans qu’Internet allait changer le monde des médias, personne ne pouvait prédire comment, ni à quel point. Et en 2009, tout le monde sait qu’Internet bouleverse les médias traditionnels, mais personne ne connaît encore la formule magique pour s’adapter à cette nouvelle réalité. Cela s’explique en bonne partie parce que cette nouvelle réalité se renouvelle constamment, et s’invente elle-même presque chaque jour.
Dans le bon vieux temps, celui dont nous maîtrisons si bien les règles, il y avait une convention tacite entre les journalistes et le public. Le pouvoir de l’information était celui des médias. Les journalistes publiaient le résultat d’un travail « professionnel » et on pouvait leur faire confiance : les informations étaient vérifiées auprès de plusieurs sources, le journaliste avait fait son travail de recherche et de réflexion, et livrait son histoire de façon à ce qu’elle soit pertinente, accessible et compréhensible pour son public. Le public, lui, jouait un rôle relativement passif. Bien sûr, il pouvait réagir; mais il était rare qu’il puisse être un acteur de l’information.
Ce bon vieux temps n’existe plus. Maintenant, l’information est une conversation entre un média et son public. Le public veut participer, en réagissant par ses commentaires, mais aussi en offrant de l’information. Et Internet lui donne la possibilité de le faire comme jamais les médias de masse ne l’ont pu auparavant. Internet est une plateforme où nous sommes tous égaux face à l’information, les journalistes comme les autres. Les gens bâtissent dans Internet toutes sortes de réseaux sociaux, font circuler toutes sortes d’infos, appuient toutes sortes de causes, et chaque fois, participent, participent, participent.
Tout cela est déconcertant pour des médias traditionnels qui doivent apprendre à faire une plus grande place à leur public, mais aussi comprendre quel point le public remplace, presque, les journalistes. Ce que vous voulez voir ou savoir sur l’incendie qui a éclaté à deux rues de chez vous en fin de semaine, ce ne sont plus le journaliste, le cameraman ou le photographe qui vont vous le dire ou le montrer; c’est peut-être le voisin d’à côté qui aura capté des images avec son téléphone portable.
Internet change notre conception du monde, notre emploi du temps, nos habitudes familiales, notre comportement en tant que consommateur. Les médias en sentent les nombreux effets.
Le modèle d’affaires des journaux, en vigueur depuis des lustres, est lui aussi remis en question : alors que le journal tire ses bénéfices parce qu’il fait le lien entre lecteurs-consommateurs et clients-acheteurs d’espaces publicitaires, le mariage traditionnel de l’information et de la publicité est en perte de vitesse.
Tout ce qui était encore vrai il y a 15 ans ne l’est plus toujours. Et tout ce qui est vrai aujourd’hui ne le sera peut-être pas demain. Chose certaine, cette information qui se démocratise, en quelque sorte, dans sa pratique, personne ne sait comment en assurer un minimum de qualité. Comment vérifier les faits; comment départager les faits des opinions, comment accorder quelle valeur aux opinions des uns et des autres? Sommes-nous toujours, dans tout, des égaux en information?
Un des effets d’Internet a aussi été d’ouvrir une ère de l’opinion et du commentaire. Cela aussi fait partie de l’information-conversation : on ne veut plus tant savoir ce qui s’est passé, ou comprendre pourquoi ça s’est passé de cette façon. On veut dire ce qu’on en pense. Et lire ce que d’autres en pensent, et leur répondre en ligne.
Dans cette ère de l’information-conversation, le pouvoir de l’information est désormais entre les mains des lecteurs-consommateurs-utilisateurs. Le public règne aujourd’hui en maître sur des médias, hier certains de l’utilité de leurs pratiques, aujourd’hui incertains face à ce que leur réserve l’avenir. Dans le tourbillon de ces changements, nous forgeons un avenir au sujet duquel nous n’avons qu’une certitude : d’autres bouleversements nous attendent encore. Un nouveau monde est en train d’émerger.
Editeur : La Liberté
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