La plupart des francophones del'Alberta, et peut-être même d'ailleurs, se satisferaientd'à peine quelques réponses au jeu des 20 questions pour déterminer l'identité du personnage. Il suffirait de dire quel'homme dont il est question laisse peu de monde indifférent, qu'il sefait souvent un malin plaisir de sortir des sentiers battus, et que ses entreprises ont pignon sur rue à Edmonton, pour que neuf personnes sur dix mentionne - correctement - le nom d'André Boudreau.
Voilà essentiellement le point remarquable: l'homme est connu. Connu bien au-delà de son champ d'action, connu malgré le fait qu'il n'ait jamais détenu de postes officiels dans la haute hiérarchie francophone (quoiqu'il ait été membre du conseil d'administration de l'ACFA régionale d'Edmonton à deux reprises), connu parce que ses actions ont plus souvent qu'autrement suscité maints commentaires de tous genres. Tout cela est bien sûr accessoire, et importe peu à AndréBoudreau, occupé qu'il est à rêver, à préparer ou à présenter un projet quelconque à un organisme quelconque.
Et voilà l'autre point, bien sûr: l'homme a du succès. Au fil des ans, ses entreprises ont pris de l'ampleur, à Edmonton et au-delà. Quartier général de ces entreprises: le Centre Marie-Anne Gaboury (CMAG),l'édifice-gâteau qui orne le coin de la 89e Rue et l'Avenue Whyte,une ruche qui emploie 25 personnes à plein temps. D'autres employés oeuvrent ici et là, en fait jusqu'en terres africaines,plus précisément au Cameroun, où un programme d'entretien d'ordinateurs a été mis sur pied.
Dans l'esprit du principal intéressé, tout cela est bien éloigné des intentions originales et du cheminement initial. Né au coeur de l'Acadiedans la période d'après-guerre, encadré par quatre frères et deux soeurs, il est envoyé dès l'âge de 12 ans dans un pensionnat salésien situé à Nigadoo, dans le nord du Nouveau-Brunswick. André Boudreau passera huit ans dans l'institution, avec l'idée bien arrêtée de devenir éventuellement missionnaire en Afrique. Après le pensionnat, il complétera un baccalauréat en éducation à Bathurst, en 1969.
À 24 ans donc, il s'est d'abord lancé dans l'enseignement, non pas en Afrique à titre demissionnaire, mais dans une école publique de Robertville, sans grand succès de son propre aveu. Il a aussi commencé à s'impliquer ici et là, d'abord au sein d'un groupe de citoyens, perçu de gauche. À l'époque, l'aventure reniflait de socialisme-communisme, selon certains, et en voie de conséquence, André Boudreau, nouveau président du groupe en question, a fait ainsi ses premières armes dans le domaine de la controverse publique.
L'enseignement s'étant avéré peu concluant, André Boudreau a songé audomaine de la construction, d'abord au Nouveau-Brunswick, puis en Alberta,où il est arrivé en 1981. Entouré de quelques camarades qui l'avaient accompagné, il a lancé une petite compagnie qui, pendant un certain temps, a fait quelques bonnes affaires pendant le «boom». Mais l'affaissement subséquent de l'économie a mis fin aux activités du groupe, ce qui n'était pas nécessairement malvenu étant donné qu'André Boudreau avait découvert qu'il était aussi mauvais charpentier que mauvais professeur.
Un virage allait cependant être effectué sur l'entrefaite, un virage vers la formation, avec un premier contrat obtenu en 1984 sous l'égide de ce qui s'appelait à l'époque Main d'oeuvre Canada. André Boudreau avait trouvé sa voie. Dès ce moment, les affaires dans ce domaine ne se sont jamais taries. Et de contrat en contrat, l'édifice Boudreau a pris de plus en plus de place, sous plusieurs étiquettes: la Société éducative de l'Alberta, le Centre Marie-Anne Gaboury, virtuelle.ca, Accès Emploi, et bien d'autres encore.
Dans l'intérim, d'autres activités ont été entreprises, entre autres celles qui ont menées à la tenue du 1er Congrès mondial acadien, qui s'est déroulé à Dieppe en août 1994. Le projet a fait bien des vagues - un Acadien déraciné en Alberta qui organise un tel Congrès au Nouveau Brunswick, quelle idée! - mais a néanmoins réuni 350 000 participants, y compris le secrétaire général des Nations Unies du moment, Boutros Boutros-Gali, et des ministres de France et de Belgique. Malgré les remous, la mise sur pied de l'événement a amené de l'eau au moulin d'une ouverture sur le monde, une ouverture qu'André Boudreau croit essentielle.
Et donc, la chasse aux contrats internationaux était entamée, pour être couronnée à la fin de 1999 par l'obtention d'un cours de formation en entretien d'ordinateurs, à Yaoundé, au Cameroun. Pour être accepté, le projet avait reçu l'appui d'un dénommé Boutros-Gali, maintenant Secrétaire général de l'Organisation internationale de la francophone, et de l'Ordre salésien, qui avait de plus assuré sa collaboration. Le programme en question est toujours en marche; d'autres sont en voie - on dit l'espérer - d'être lancés. Quelques noms de pays sont mentionnés, y compris, étonnamment peut-être, Cuba.
À la tête de toutes ces activités, dont les budgets s'élèvent à plusieurs millions de dollars, récipiendaire de plusieurs prix et honneurs, y compris celui de l'Ordre du Canada en 2000, on pourrait croire qu'André Boudreau baignerait dans la quiétude. L'homme continue pourtant de provoquer des réactions au sein de l'«establishment» francophone, des réactions qui sont souvent loin d'être positives. L'explication qu'il offre à ce propos est simple, peut-être même simpliste: les réactions qu'il provoque sont dues au fait qu'il refuse de «jouer le jeu d'un certain «establishment», un jeu somme toute fatigant».
«Si je devais passer du temps à faire de la "petite politique" auprès de certaines personnes et organisations, je ne ferais rien d'autre,» explique-t-il.A nticonformiste avoué, il admet cependant qu'il pourrait faire plus en matière de promotion, en termes d'expliquer davantage les activités de son équipe. «On pourrait se "vanter" plus qu'on ne le fait, c'est vrai, mais certainement pas rendre des comptes à des gens et des organismes qui ne sont même pas des clients,» ajoute-t-il avec une certaine aigreur. Mais cela étant posé, il avoue être son pire ennemi, que «ce n'est jamais facile», et que quelqu'un d'autre pourrait faire mieux que lui en termes de relations publiques.
Somme toute, les choses sont néanmoins ce qu'elles sont, et les opérations se poursuivent. La recherche de contrats s'effectuent sans relâche, parfois avec succès, parfois sans aboutissements. Certaines déceptions sont amères, comme l'échec enregistré pour le projet Acadie 2004-2005, qui aurait été monté grâce à un octroi de Patrimoine Canada. Mais d'autres vont de l'avant, comme Accès Emploi,déjà à l'oeuvre, et bientôt dans ses nouveaux bureaux, dans un nouvel édifice. Des activités sont aussi en cours au Yukon, en Colombie-Britannique; d'autres seront lancés en collaboration avec l'ACDI, ou avec d'autres ministères fédéraux et provinciaux. Le travail ne manque pas, les controverses non plus.
* «Fay ce que vouldras» estla devise de l'Abbaye de Thélème, une des pierres angulaires anticonformistes du deuxième livre de François Rabelais, La vietrès horrificque du Grand Gargantua, père de Pantagruel (1534). Son premier livre, publié deux ans auparavant, s'intitulait Leshorribles et espoventables faicts et prouesses du très renommé Pantagruel, Roy des Dispodes, filz du Grand Géant Gargantua, composez nouvellement par maistre Alcofribas Nasier, abstracteur de Quinte Essence(Alcofribas Nasier est un nom de plume, anagramme de François Rabelais).Les deux livres, jugés obscènes, ont été tour à tour condamnés, autant par l'église que par la Sorbonne.