Le 10 juillet 2006
Volume IX
Numéro 8
L'Express du Pacifique
Irak, l’envers du décor
Cécile Lepage
À l’occasion du récent Forum mondial de la paix à Vancouver, des femmes irakiennes et des spécialistes du Moyen-Orient ont donné leur version de la guerre en Irak, loin du discours officiel. Cécile Lepage a recueilli leurs témoignages.
Ils étaient une poignée à s’être déplacés au premier Forum mondial de la paix, tenu à Vancouver du 23 au 28 juin, pour témoigner d’une autre réalité que l’image complaisante dépeinte par les médias de masse sur la situation irakienne actuelle.
Il faut tout d’abord souligner la présence de deux femmes irakiennes d’exception : Nermin al-Mufti et Rana Mustafa, journalistes et militantes. Leur récit et leur vécu sont d’autant plus précieux qu’ils constituent un écho unique du quotidien des quelque 24 millions d’Irakiens sous occupation américaine et de leur perception de la guerre. À leurs côtés, aux conférences, se tenaient des activistes et journalistes occidentaux, spécialistes du Moyen-Orient : l’Américain Dahr Jamail, l’Anglais Milan Rai et le Canadien Paul William Roberts. Leur connaissance du terrain étayait leurs analyses de la stratégie militaire américaine à l’œuvre. Malgré des divergences d’opinion – sur les visées de l’administration Bush et sur les causes des violences confessionnelles notamment –, tous réclament le retrait immédiat et inconditionnel des forces armées de la coalition. Voici quelques extraits des déclarations entendues aux forums dédiés à l’Irak.
La vie quotidienne des civils
Nermin al-Mufti : « À Bagdad, il y a un couvre-feu et des postes de contrôle sur toutes les grandes artères. Un trajet qui d’ordinaire prenait 20 minutes dure aujourd’hui 1 h 30 à cause des patrouilles. Alors que le pays possède de grandes ressources en pétrole, il y a une pénurie de carburant. Nous n’avons qu’entre deux et trois heures d’électricité par jour. Nous n’avons plus de médicaments. Toute force “autorisée” a le droit de vie ou de mort sur vous et peut vous tuer à n’importe quel moment. Mon appartement a été bombardé cinq fois. La garde nationale irakienne a saccagé mon bureau. Je ne sais pas pourquoi. Ce qui est le plus dur pour moi, c’est d’être mère. J’ai un fils unique de 23 ans. Tous les jours je vis dans l’angoisse de sa mort ».
Dahr Jamail : « Des escadrons de la mort parcourent la ville. Le matin, les civils découvrent des têtes coupées sur le pas de leur porte. Les infrastructures de base ont été détruites. C’est même devenu un problème de trouver de l’eau potable dans la capitale. Le taux de chômage dépasse les 50 %. Les gens évitent les hôpitaux de peur des maladies nosocomiales qui touchent près de 80 % des patients ».
Le nombre de victimes irakiennes
Dahr Jamail : « La morgue de Bagdad estime qu’il y a au moins 50 000 Irakiens tombés depuis le début de la guerre. Mais il s’agit là d’une seule morgue dans un vaste pays. De nombreux experts avancent une fourchette entre 100 000 à 300 000 morts irakiens. Et c’est sans compter le nombre de blessés… À cela s’ajoute le million d’Irakiens décédés de malnutrition et d’autres conséquences sanitaires de l’embargo de l’Organisation des Nations Unies des années 90 ».
Le conflit vu de l’intérieur
Rana Mustafa : « J’ai vécu le premier siège de Fallouja [qui a pris fin le 29 avril 2004, ndlr]. Avant leur assaut, les Américains ont ordonné par haut-parleur aux civils de quitter la ville s’ils ne voulaient pas être une cible. Personne ne savait où aller. J’ai vu de mes propres yeux des snipers tirer sur des femmes et des enfants munis d’un tissu blanc. Ils ont tiré sur notre ambulance alors que nous essayions d’évacuer une femme enceinte. Lors du second siège, en novembre 2004, j’étais en dehors de la ville. Je n’ai pu m’y rendre que début décembre. Aux postes de contrôle, on nous donnait une feuille nous conseillant de ne boire ni manger des aliments provenant de Fallouja, et de ne pas être non plus en contact avec des animaux. J’ai vu un cadavre de couleur verte qui laisse penser que l’armée a utilisé des bombes incendiaires au phosphore blanc. J’ai été malade pendant plusieurs semaines après ce séjour et mon collègue aussi ».
Dahr Jamail : « Ce qui se passe en ce moment à Ramadi est comparable au premier siège de Fallouja. L’armée américaine a d’abord exigé la livraison des “insurgés”. Les réfugiés errent partout ».
Nermin al-Mufti : « Je suis entrée à Fallouja après l’attaque comme bénévole du Croissant-Rouge, en ayant dissimulé un appareil photo. J’ai pu constater l’utilisation d’armes chimiques. Je suis la première à avoir révélé ce crime mais comme je suis irakienne, personne ne m’a crue. Il a fallu attendre le reportage de journalistes italiens de la chaîne Rainews 24 en novembre 2005 pour que le monde soit à l’écoute ».
Insurgés ou résistants ?
La guerre de l’information
Dahr Jamail : « Le terme “insurgé” laisse entendre que l’autorité contre laquelle il se dresse est légitime. C’est une distorsion. Selon la convention de Genève, une puissance d’occupation ne peut changer les lois d’un pays assujetti et y imposer un gouvernement complaisant. Il y a actuellement une centaine de groupes résistants qui se battent pour diverses raisons ».
Les violences confessionnelles
Milan Rai : « Une chose est sûre : les violences inter-ethniques (entre Arabes et Kurdes) et inter-religieuses (sunnites et chiites) sont exacerbées par l’occupation américaine. Sont-elles voulues ou subies par cette dernière ? C’est difficile à dire. Ne dit-on pas diviser pour régner ? La perspective d’une guerre civile justifie a posteriori la présence de la coalition sur le sol irakien ».
Rana Mustafa : « Les Américains encouragent ces différentiations terminologiques. Mais si vous utilisez ce vocabulaire, vous brisez les familles irakiennes : de nombreux foyers sont l’union d’un parent sunnite et de l’autre chiite ! Employer ces termes, c’est couper l’enfant en deux ! »
Les raisons de la guerre
Milan Rai : « Le véritable ennemi des États-Unis n’est ni le terrorisme ni le communisme, c’est le nationalisme indépendant. Depuis la Seconde Guerre mondiale, la Maison blanche développe une politique d’impérialisme économique : elle s’appuie sur des régimes clients pour étendre son territoire économique. On a beaucoup parlé de la mainmise sur le pétrole irakien, et ce, non pas pour sa propre consommation mais pour le soustraire à ses rivaux, au premier rang desquels figure la Chine ».
Perpsectives d’avenir
Dahr Jamail : « La reconstruction de l’Irak coûterait dix fois moins cher que les États-Unis ne le prétendent si, au lieu d’offrir les contrats à des multinationales comme Halliburton, l’on faisait appel à des entreprises irakiennes. D’ailleurs, aucun projet n’avance, si ce n’est la construction de “l’ambassade” américaine : pour la somme de 592 millions de dollars, 21 bâtiments vont être dressés, capables d’accueillir 8 000 personnes. Il y aura une piscine, un cinéma et une école, le tout derrière un mur. Tout indique qu’il s’agit là d’une base permanente ».
Editeur : L'Express du Pacifique
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