Le 8 mars 2002
Aux artisanes de nos vies ...
Par : Guylaine Levasseur
Editeur : L'Aurore boréale
En guise d'éditorial l'équipe de l'Aurore boréale a décidé de faire cadeau à ses lecteurs d'un texte célébrant la femme, la mère et de berceau francophone dans son escence la plus pure. Bonne Journée internationale de la femme.
L'école de rang, le banc du quêteux, la maison en pierre des champs. La croix de chemin, la charrette à foin, les galettes de sarrazin.
Une langue porte bien plus que des mots.
Elle raconte d'où nous venons. L'église du village, les brioches du carême, le temps des foins. Le Rêve du diable, la danse à St-Dilon, le reel Ste-Anne. Une langue joue bien plus que des sons, Elle chante nos traditions.
Si j'éprouve cet amour pour notre langue belle, c'est à toi que je le dois. Je pense à toute la patience que tu as mise à nous transmettre, à ma soeur, à moi et à combien d'autres personnes, la beauté et la complexité d'une langue pleine de syllogismes et d'incongruités, émouvante et rafraîchissante comme un orage en été. Je pense au temps passé à nous faire répéter, corriger, rechercher, à enraciner en nous, quelque chose que l'on ne retrouve pas dans les livres: la fierté d'être qui nous sommes. Je pense aussi à un passé que j'ai découvert dans tes yeux, à des histoires et des visages, des gigueux, des cultivateurs et des violoneux. Je pense aux veillées de danse, aux conserves d'automne, aux fraises écarlates et au blé d'Inde juteux.
Je revois Madame Léo, Monsieur Dupont, et cette camaraderie qui n'existe plus entre voisins. Je goûte encore à la tire sur la neige et toi, tu bois à même la chaudière de sirop d'érable. Enroulée dans une couverture, combien de soirées tu passes à rédiger. Tu écris beaucoup, pour ton travail, mais aussi pour le plaisir. Tu lis aussi, des livres, des briques comme on dit, pour réfléchir surtout, pour te remettre en question et pour t'imprégner de belles phrases comme on se gave de musique classique.
Et il y a ce livre, plus que les autres, que je t'ai vue lire et relire et que j'ai lu également. "Les quatre saisons dans la vallée du St-Laurent". Jean Provencher y parle de la vie d'antan et des rituels qui ont rythmé le battement de tes jours. Ce livre m'a rapprochée de toi. C'est toute la culture québécoise et ton enfance qui sont immortalisées sur ses pages. Et quand je lis Félix Leclerc aussi, toujours et encore ses écrits me ramènent à toi. Peut-être est-ce parce qu'il accorde autant d'importance à la famille et aux traditions que toi? Peut-être est-ce que j'y découvre à chaque fois ma langue comme une œuvre jamais vue dans un musée.
Ton choix d'œuvrer en intervention communautaire et en alphabétisation, c'est pour dire aux gens "Vous avez des droits, faites-vous entendre! Vous voulez apprendre à lire, à écrire? Voilà comment vous défendre et survivre. Vous êtes bafoués, pauvres? Voici à quelle porte cogner.". C'est une bien noble vocation que de tendre la main à ceux et celles qui veulent sortir du gouffre, être un phare dans la tempête. D'ailleurs ton implication sociale dépasse les limites de ton travail. Tout le temps investi pour ta famille, tes amis et tous ceux qui ont croisé ton chemin est incalculable. Tu as toujours cru aux cérémonies pour souligner des évènements. Aussi tu ne comptes pas ton temps quand il s'agit de préparer une célébration pour rendre hommage à quelqu'un.
Dès lors, poèmes, chansons et histoires défilent sous ton crayon à la vitesse euphorisante de ta générosité. Tu en es tellement la championne que l'on fait toujours appel à toi pour organiser ce type d'activités. Écrire et chanter par ces mots que tu m'as enseignés au berceau, n'est-ce pas cela qui me permet de traverser les pires tempêtes intérieures? Gilles Vigneault écrivait que les mots sont des grains de nourriture pour l'esprit; toi, tu m'as fourni les clés pour accéder à ces denrées de l'âme. Bien plus que les éducateurs, les professeurs, les linguistes et les spécialistes, toi, ma mère tu m'as enseigné la grammaire et le vocabulaire mais aussi les idées.
Tu m'as donné le goût de lire, de faire mon pain et mon jardin, de m'exprimer par les lettres autant que par les notes de musique, de prier, de remercier, d'apprécier. Tu m'as montré, par ta vie, la persévérance, l'entraide et la simplicité. Aucune école n'enseigne tout ça à la fois. Cela fait-il de toi un personnage héroïque? À mes yeux, certainement. L'apprentissage de la langue maternelle et de toute une culture construit en nous des piliers sur lesquels nous nous appuyons toute notre vie.
Personne ne pourra jamais détruire ce que tu as bâti.
Extrait du texte "À L'artisane de ma vie" de Guylaine Levasseur
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