Le 4 novembre 2004
Volume 33
Numéro 42
L'Eau vive
À fleurs d'émotions
Par : Estelle Bonetto
Editeur : L'Eau vive
Le Théâtre Oskana met en scène une nouvelle saison théâtrale. Sa première pièce, l’homme à tout faire, écrite par Frank Moher, traduite et adpatée par Laurier Gareau et son épouse, Simone Verville, fut présentée au Bistro du Carrefour des plaines de Regina, les 28, 29 et 30 octobre 2004.
Trois personnages, trois vies qui vont s’entrecroiser pour ne plus se quitter. Le fil conducteur est solide comme la corne et entortille les destins sans lâcher prise. Est-ce l’amour, la générosité ou l’empathie qui les lie ou bien un tendre cocktail de ces valeurs humaines? Pas si simple de décoder la simplicité volontaire qui influence, voire même torture, ces trois personnages aux prises avec le changement.
Il y a, en ordre décroissant d’apparition, Ginette Arcand (Donna Thibeault), femme moderne prise dans les filets d’un travail devenu insignifiant, ambitieuse pourtant et qui passe par une gamme variée d’émotions. Tantôt sévère et déterminée, elle nous étonne par des excès de tendresse et de générosité. Jusqu’à la toute fin on est tenté de croire qu’elle va quitter le navire laissant derrière elle ses deux protégés.
Un de cela est Bob Arcand (Jean Bilodeau), l’homme à tout faire. Les élans de son coeur que l’on croit sincères trahissent pourtant un profond mal d’être qu’il est plus facile de cacher sous la bonté. Bob est sans travail. Victime d’un marché assoiffé de qualifications et de diplômes dans lequel Bob reste déshydraté.
Enfin, Mme Phipps (Edith Detharet), mère matrice par qui le changement va arriver, porteuse d’une maladie malicieuse affectant sa mémoire et sa sanité. Ce personnage incarne une vie nagée à contre-courant, bouleversant stéréotypes et idées préconçues. Mme Phipps reste en marge de son époque, de son entourage qu’elle a vidé depuis le départ de son mari. A tel point qu’elle n’était plus vraiment certaine d’être d’aucune utilité envers ses prochains.
Aux abords des personnages, se trouve la tourmente, le besoin d’être aimé et reconnu. Les diverses tensions creusées par les mots tranchants, sont créées par les différences de sexe et d’éducation et surtout par leur illusion. Ainsi, Ginette et Bob sont aux antipodes de la conformité socio-professionnelle, ce qui menace la stabilité du couple. L’ironie règne pourtant puisque Ginette, forte de son éducation et de son pouvoir professionnel, ne peut atteindre l’harmonie entre elle-même et sa carrière.
Mme Phipps, ancienne mathématicienne enseignant à l’université, a eu sa part de bonheur qui lui est à présent refusé, ou qu’elle se refuse, préférant se retrancher dans des souvenirs perdus. À travers les méandres de sa mémoire, elle nous fait voyager au pays de la poésie qui rythme sa vie intérieure. Elle se rendra compte petit à petit qu’elle peut partager plus que ses peines. Comme sa cour qu’elle néglige, ses relations avec autrui ne portent pas fruit. Jusqu’à ce que Bob vienne prendre soin de sa cour.
Au début de la pièce c’est presque un dialogue de sourds qui s’installe entre les personnages. Chacun « vide son sac » dans l’oreille de l’autre, comme les feuilles tombant lourdement dans la cour.
Les clivages de langue viennent également alimenter le climat de crise de la pièce. Mme Phipps, originaire de la France, possède un langage posé et riche, Bob, à l’opposé, parle une langue colorée par le « franglais », quant à Ginette, elle est Québécoise. Ce mélange en dit long sur la situation des personnages et leur façon de voir le monde. Du langage pur et poétique de Mme Phipps en passant par le français « bancal » mais sincère de Bob, pour finir avec la norme québécoise parlée par Ginette.
L’interdépendance affective finit par prendre le pas sur le reste. Même si les personnages acceptent mal leur condition, ils découvrent l’essentiel du bout de leur coeur blessé. Tandis que le chaos des contradictions foisonne (Bob, l’homme, s’initie à la préparation de confiture de framboises qu’il réussit parfaitement, Ginette offre des fleurs à Bob), des vérités sont énoncées : le temps, c’est dans la tête, la peur du changement, les méfaits de la vieillesse, la cruauté des couples séparés par le souffle final…
Bref, on assiste à un véritable défilé de moments forts, de mots qui poignent et de musiques mélancoliques.
À la fin semble triompher la liberté. La machine aliène l’esprit (c’est-à-dire le travail routinier et les ordinateurs) tandis que la simplicité du cœur emporte la bataille pour laquelle Mme Phipps et Bob se sont débattus. L’argent non plus, n’a pas pu remplacer l’invincible besoin de se sentir utile en aidant son prochain.
La durée de la pièce, plus de deux heures, nous fait languir. Peut-être pourrait-on y voir une métaphore de la maladie dont souffre Mme Phipps, un mal qui la ronge lentement et qui draine ses énergies. Dans tous les cas, c’est un véritable tour de force de la part des trois acteurs qui ont tenu tête à ce texte tissé d’une main de maître. Ce texte qui leur a fait parfois perdre l’haleine de leur mots, à bout de souffle.
Le théâtre communautaire pardonne les erreurs humaines.
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