Par : Propos recueillis par Fabienne Bouloc
Editeur : L'Express du Pacifique
En cette époque où les menaces viennent souvent du monde de l’infiniment petit, Fabienne Bouloc a parlé SIDA et grippe aviaire avec Martin Schechter, épidémiologiste et chef du département de la santé et de l’épidémiologie à l’Université de Colombie-Britannique.
Depuis plus de 20 ans, le SIDA fait partie de son quotidien. Pourtant, Martin Schechter n’est pas malade : il est épidémiologiste. Chef du département de la santé et de l’épidémiologie à l’Université de Colombie-Britannique (UBC), le docteur Schechter mène également des études sur le VIH à l’hôpital Saint Paul. Quelques semaines après la journée mondiale de lutte contre le SIDA, il nous explique son métier et nous parle de ses recherches.
L’Express du Pacifique : Qu’est-ce qu’un épidémiologiste ?
Martin Schechter : Le mot épidémiologie est composé des racines grecques épi, sur, et dêmos, peuple. C’est l’étude de la façon dont une maladie se répand dans la population. Certains épidémiologistes s’intéressent aux maladies infectieuses qui se propagent très vite. Ils étudient les premières manifestations d’épidémies comme le SRAS ou la grippe aviaire, et essaient de les arrêter. D’autres épidémiologistes, comme moi, s’intéressent plus aux maladies chroniques : le cancer ou le VIH par exemple. Nous recherchons les causes, et nous essayons de prévenir et d’arrêter la progression de ces infections.
LEP : Comment avez-vous décidé de concentrer vos recherches sur le SIDA ?
M. S. : J’ai fait ma thèse sur le cancer du sein. Puis, je suis arrivé à Vancouver au moment précis où le SIDA se répandait dans la ville, en 1983. Donc, peu de temps après mon arrivée, on m’a demandé de m’intéresser à l’étude de cette maladie. C’était une pure coïncidence : j’étais au bon endroit au bon moment.
LEP : Quel est votre travail au jour le jour ?
M. S. : La plupart du temps, je fais de la recherche : j’essaie de trouver des façons d’arrêter la propagation du SIDA. Je fais aussi beaucoup d’essais cliniques. Nous développons de nouveaux traitements et des moyens de prévention qui sont ensuite testés. Pour ces recherches, nous travaillons avec des scientifiques de l’ensemble du Canada et même parfois d’autres pays du monde.
LEP : Où en est aujourd’hui la recherche sur le SIDA ?
M. S. : Les traitements du SIDA sont bien meilleurs maintenant : ils sont beaucoup plus efficaces qu’il y a dix ans. Mais les effets secondaires sont nombreux et le VIH peut encore devenir résistant aux traitements. Nous devons aussi améliorer le type de soins employés : actuellement, les gens prennent des traitements pour le reste de leur vie. Nous avons encore beaucoup à faire.
LEP : Justement, beaucoup de séropositifs, notamment en Afrique, n’ont pas les moyens de se soigner.
M. S. : Oui, nous devons donc faire des traitements moins coûteux, pour qu’ils soient accessibles à plus de gens, en Afrique, mais aussi au Canada. Il y a des gens dans le Downtown Eastside qui n’arrivent pas à se procurer les médicaments : certains sont sans-abri ou drogués. Nous devons trouver des moyens de procurer à tout le monde les traitements. Le deuxième objectif de nos recherches, c’est de trouver un vaccin. Enfin, nous souhaitons développer les microbicides, qui sont des protections pour les femmes Ainsi, elles n’auront pas à compter sur l’homme et sur le préservatif et auront un moyen de se protéger par elles-mêmes.
LEP : Pensez-vous que l’Afrique, très touchée par le SIDA, a besoin de plus d’épidémiologistes ?
M. S. : Il y a déjà beaucoup d’épidémiologistes qui travaillent sur l’Afrique. Le problème, c’est que, d’une certaine manière, le VIH trouve la pauvreté et se répand parmi les gens qui sont les plus vulnérables. Or, en Afrique, il y a tous les ingrédients pour une propagation rapide du virus : les migrations, la pauvreté, les enjeux culturels liés à l’utilisation des préservatifs et le déni du préservatif par les gouvernements.
LEP : Justement, dans des cas comme ceux-là, est-ce le rôle de l’épidémiologiste de convaincre les gouvernements de l’importance de l’utilisation de préservatifs ?
M. S. : Oui, tout à fait. En 1985, nous avons compris pour la première fois ce qu’était le SIDA. A l’époque, mes collègues et moi avons beaucoup discuté de la nécessité de banaliser le port du préservatif. Mais le Premier ministre de la Colombie-Britannique était opposé aux préservatifs. Et on parle ici de la Colombie-britannique, pas d’un État africain ! Les épidémiologistes ont dû beaucoup argumenter pour le faire changer d’opinion.
LEP : Depuis 22 ans, vous travaillez sur le virus du SIDA. Vous étiez là dès les débuts de l’épidémie et vous avez vu la maladie se propager de plus en plus. Comment le vivez-vous, en tant qu’épidémiologiste ?
M. S. : C’est très frustrant. C’est d’autant plus frustrant que beaucoup de choses que nous avions prédites se sont réalisées. Nous avons dit aux gouvernements dès le début que les seringues allaient répandre le virus. Nous leur avions conseillé de lancer des campagnes de prévention contre l’échange de seringues. Mais ils ont mis des années à comprendre. Nous avions aussi prévenu les gouvernements que les autochtones et d’autres populations étaient en grand danger de contamination. Mais c’est la politique, vous savez. Les hommes politiques avaient peur de lancer des controverses en prônant l’utilisation du préservatif et en s’intéressant au problème des seringues. Et là encore, ce n’est pas l’Afrique, c’est le Canada. Maintenant, les politiques semblent parfaitement raisonnables, mais à l’époque ils étaient effrayés.
LEP : Vous voulez dire que la propagation du virus aurait pu être plus limitée ?
M. S. : Oui, beaucoup d’événements auraient pu être évités.
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