Par : Raphaël Perdriau
Editeur : L'Express du Pacifique
L’industrie du bois joue un rôle de premier plan dans l’économie de la Colombie-Britannique. Cependant, elle n’est pas sans susciter une certaine controverse, notamment en ce qui a trait à la coupe à blanc, cette technique consistant à mettre une parcelle de forêt à nu par la récolte de tous ses arbres en une seule fois.
La forêt pluviale tempérée du Great Bear, s’étendant du nord de l’Île de Vancouver à la frontière avec l’Alaska, est le royaume des fameux grands cèdres rouges – certains plus hauts qu’un immeuble de trente étages – et des ours grizzly.
Au-dessus des arbres volent des aigles. En contrebas, les rivières abondent en saumons sauvages. Ce cadre naturel apparemment paisible constitue en réalité le théâtre d’une lutte serrée entre compagnies forestières et groupes écologistes depuis plusieurs années.
Les premières voient dans le bois à la qualité exceptionnelle de la région une occasion de profits à saisir et en exploitent plusieurs dizaines de milliers d’hectares chaque année. Les seconds considèrent l’endroit comme un joyau du patrimoine écologique mondial et s’opposent à la coupe industrielle qui y est pratiquée, arguant que celle-ci représente une menace à la préservation de son écosystème.
« Une forêt, ce n’est pas que des arbres. Il se produit plus de matière vivante au mètre carré dans la forêt du Great Bear que partout ailleurs dans le monde : mousses, plantes, une richesse infinie d’organismes qui se développent à l’ombre des arbres. Quand on coupe ces derniers, c’est tout l’écosystème environnant que l’on détruit », déclare Panos Grames de la Fondation David Suzuki, organisme qui milite pour une protection accrue de la région par le gouvernement provincial.
Au centre de la polémique lancée par les écologistes : la coupe à blanc, encore pratiquée à 74 % dans le Great Bear par les entreprises forestières selon un rapport de la Fondation David Suzuki paru fin avril cette année. Une technique que l’industrie continue cependant à défendre. « La coupe à blanc dans cette région, étant donné son relief pentu, reste la technique la plus pratique, explique Bruce MacNicol, chef des opérations forestières pour la compagnie West Fraser Timber. Nous devons récupérer le bois par câble, ce qui serait extrêmement difficile et coûteux sans procéder à des coupes à blanc. C’est aussi une technique sûre pour le personnel d’exploitation : la forêt du Great Bear est ancienne, avec beaucoup d’arbres morts prêts à tomber à tout moment. La coupe à blanc diminue grandement ce risque. Enfin, une coupe sélective dans cette région aurait pour conséquence d’y laisser les arbres de qualité médiocre, donc de dévaluer la qualité de la forêt restante. »
Régénération de la forêt
Pour les groupes écologistes, l’impact le plus néfaste de la coupe à blanc sur la faune de la forêt du Great Bear concerne les saumons sauvages. Selon la Fondation David Suzuki, près de la moitié des exploitations industrielles forestières ont lieu à proximité des cours d’eau où ceux-ci viennent se reproduire. « La coupe à blanc accélère l’érosion des sols, phénomène qui a une influence sur la sédimentation de l’eau des ruisseaux alentour, détaille Panos Grames. Quand les entreprises coupent des arbres près de ces cours d’eau, les saumons se trouvent également privés de l’ombre qui permet de garder la température de l’eau fraîche, condition essentielle à leur bonne reproduction. Les chiffres des saumons sauvages sont en baisse significative depuis que l’industrie du bois s’est installée dans la région. »
Les entreprises forestières disent cependant replanter systématiquement après l’élagage d’une zone pour en assurer sa régénération. « Nous replantons les mêmes espèces et les arbres qui repoussent ont tous le même âge. L’idée est de pouvoir recouper la même zone d’ici 100 à 150 ans, explique Kerry McGourlick, responsable des opérations forestières pour l’entreprise Western Forest Products. De plus, les espèces ont des besoins variés et nombre d’entre elles, comme l’ours noir, se trouvent en fait mieux dans une forêt jeune plutôt qu’ancienne. »
Une approche simpliste aux yeux de la Fondation David Suzuki. « La régénération de Mère Nature est bien plus complexe que le schéma coupe/plante des compagnies forestières, soutient Panos Grames. Les études montrent que lors de leur repousse, les arbres rencontrent plus de problèmes et sont souvent atteints de maladies. »
Pour leur défense, les entreprise forestières soulignent qu’elles ont diversifié leurs techniques d’exploitation au cours des années. « Nous ne coupons pas à blanc à 100 %. Nous faisons principalement de la rétention variable », indique Bruce MacNicol. « Nous conservons 10 à 30 % d’une zone de coupe afin d’y préserver la vie animale, dans notre plan d’exploitation », ajoute quant à lui Kerry McGourlick.
Des initiatives qui laissent sceptiques les groupes environnementaux, pour qui une coupe à blanc signifie le retrait de plus de 70 % des arbres d’un site d’exploitation. « Les ours et les loups ne vivent pas dans une parcelle d’arbres mais dans une forêt ! », rétorque Panos Grames.
Accord intérimaire
La guerre des bois est ainsi devenue une guerre des mots. Dans le contexte de la forêt du Great Bear, sous haute surveillance des médias depuis quelques années, la « coupe à blanc » est désormais l’expression à éviter pour les représentants de l’industrie forestière. Ils utilisent ce terme, qui a terni leur image aux yeux du grand public, avec grande prudence.
« Qu’est-ce qu’une coupe à blanc ? Est-ce dix hectares ? Cent hectares ? Pour certains écologistes, couper un arbre, c’est déjà une coupe à blanc », lance Bruce Mac Nicol. Selon Carol Schwab, porte parole de Husby Forest Products, une entreprise établie sur la côte de la Colombie-Britannique, les coupes à blanc seraient même une chose du passé. « Plus personne n’en pratique ! », affirme-t-elle à la simple mention du mot.
Pour tenter de surmonter leur mésentente, les groupes écologistes et l’industrie du bois ont signé en 2001 un accord intérimaire d’engagement aux principes de l’Ecosystem Based Management, une approche nouvelle de l’exploitation forestière selon laquelle la considération de ce qui doit être préservé a la priorité sur celle de ce qui doit être coupé. Un deuxième accord, soutenu par plusieurs organisations non-gouvernementales comme GreenPeace et Sierra Club of Canada, pourrait être signé avec l’industrie d’ici la fin du mois de janvier 2006. Celui-ci entérinerait la protection par le gouvernement provincial d’un tiers de la forêt du Great Bear. À l’heure actuelle, 7 % de la région sont protégés.
Environnement
La guerre des bois
L’industrie du bois joue un rôle de premier plan dans l’économie de la Colombie-Britannique. Cependant, elle n’est pas sans susciter une certaine controverse, notamment en ce qui a trait à la coupe à blanc, cette technique consistant à mettre une parcelle de forêt à nu par la récolte de tous ses arbres en une seule fois.
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