Le 26 juin 2006
Volume IX
Numéro 7
L'Express du Pacifique
Autochtones : l’acculturation continue...
Cécile Lepage
Deux réalisatrices ont suivi le parcours de Sally Tisiga, une femme à la recherche de ses racines autochtones après avoir été retirée à sa famille à l’âge de 4 ans et placée dans des foyers blancs. Projection unique le 6 juillet à l’Alliance Française.
Une femme dans la quarantaine au volant d’une caravane sur les routes enneigées du Nord-Ouest de la Colombie-Britannique. Elle trimbale deux adolescents qu’elle a élevés seule, à la recherche de ses racines autochtones. Sally Tisiga a été retirée à sa mère à l’âge de 4 ans. En pénétrant dans Lower Post, sa communauté d’origine, elle trace le bilan de sa vie : cinq familles d’accueil, quatre provinces et un territoire, 26 maisons différentes… Voyage en mémoires indiennes est la quête qu’elle mène, le dévoilement du destin tragique de ses consorts, ces enfants des Premières nations arrachés à leur famille et placés sous tutelle gouvernementale. Une réalité d’autant plus bouleversante qu’elle est toujours d’actualité : le retrait d’enfants dans les réserves par les services sociaux est une pratique encore courante, alors que les pensionnats autochtones ont fermé leurs portes depuis deux décennies ! Au fil de ses rencontres, Sally explore les blessures passées et contemporaines et les voies de guérison empruntées par les autochtones. Rencontre avec Jo Béranger et Doris Buttignol, les réalisatrices françaises de ce documentaire coup de poing à ne pas rater.
L’Express du Pacifique : Votre documentaire est sorti en salles à Montréal en décembre 2004 et en France en janvier 2005. Il a beaucoup tourné dans les festivals et a reçu une bonne couverture de presse. Pourquoi n’a-t-il pas encore été distribué dans l’Ouest ?
Doris Buttignol : Cette page sombre de l’histoire du Canada, la politique d’assimilation agressive menée sur les enfants des Premières nations, n’a été officialisée que très récemment. Elle n’est pas encore intégrée. Aujourd’hui encore, quand on aborde le sujet, on sent que les gens se raidissent. Mais, quand nous proposons notre film à un distributeur, il est refusé sous le prétexte que cette affaire a été rabâchée !
Jo Béranger : Quelle mauvaise excuse ! D’une part, il existe des centaines de films qui traitent d’un même sujet sans qu’on n’ait jamais fait le tour de la question et d’autre part, je crois que la forme que nous proposons est innovante. Il ne s’agit pas d’un documentaire formaté pour la télévision, vite fait mal fait. C’est un vrai travail de cinéma. Nous avons été attentives à ne pas tomber dans le manichéisme. Au contraire, nous avons tenté d’élever le débat, de construire une réflexion universelle en partant de l’intime. C’est un film sur la mémoire et sur l’histoire mais c’est aussi un regard sur notre époque. Il y a encore un gros travail à faire dans la société canadienne, dans sa relation à l’autre.
LEP : Votre film est aussi politique. Il dénonce la perpétuation d’un système – la rupture entre l’enfant et sa culture d’origine…
D. B. : Précisément. Nous sommes allées présenter le film l’année dernière à l’ONU dans le cadre de la semaine autochtone en juillet afin de faire reconnaître l’idée de génocide culturel. Sally devait lire une déclaration devant un parterre de cinq ou six Onusiens dans laquelle elle demandait à ce que la relation de la mère à l’enfant soit protégée au titre de propriété intellectuelle. Malheureusement, le président de la séance l’a coupée à plusieurs reprises, estimant qu’elle était hors sujet par rapport à la catégorie dans laquelle elle était inscrite. C’était un fiasco. En attendant, les services sociaux continuent de retirer les enfants aux communautés car de génération en génération, les dégâts s’accumulent. C’est évident qu’il y a des enfants en danger mais il n’existe pas de travail de prévention. Les services sociaux n’interviennent que quand le drame est arrivé. Il faudrait que les communautés autochtones retrouvent la capacité de prendre soin de leurs jeunes.
LEP : Ce travail a mis dix ans à prendre forme. Comment cela a-t-il commencé ?
J. B. : La rencontre avec Sally s’est faite en 1992. Nous faisions un voyage à travers l’Amérique du Nord, entre Inuvik et Santa Fe, afin de dresser un état des lieux sur le continent amérindien cinq siècles après sa « découverte » par les Européens. L’Amérique fêtait en grande pompe cette commémoration et nous avions envie de voir ce qui se passait du côté des réserves. Sally était notre premier témoin et la première à nous parler des pensionnats autochtones et de sa propre expérience d’enfant placée. Pour elle, ces enfants que les services sociaux commençaient à enlever à leurs parents dans les années 60 étaient le prolongement du processus d’acculturation entamé avec les pensionnats. Et elle, elle découvrait ce fait aussi parce qu’en 1992, pour la première fois, elle retournait dans sa communauté d’origine avec, dans l’idée, peut-être de changer les choses… Et en effet, en dix ans, nous avons vu l’espoir renaître dans les réserves. Nous sommes revenues à Lower Post à plusieurs reprises. La libération de la parole a permis à chacun de comprendre le pourquoi de toutes ces souffrances, de cet alcoolisme rampant, des cas d’inceste, de tous ces drames.
Le documentaire Voyage en mémoires indiennes – Le vol de l’esprit (version anglaise sous-titrée en français) sera diffusé le jeudi 6 juillet, à 18 h 30, à l’Alliance française de Vancouver en présence des réalisatrices. Entrée gratuite. Adresse : 6161 rue Cambie.
Editeur : L'Express du Pacifique
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