Le 09 janvier 2006
Le Gaboteur
Constats et réflexions d'un moniteur de langues
Intégrer la francisation à la famille...
Par : O. Tity Faye
Editeur : Le Gaboteur
La Grand'Terre-
Les manuels utiles existent pour les moniteurs de langues :
« Semer, cultiver, récolter »; « Le français à découvrir »;
« Apprivoiser le français », etc. Tandis que la production de livres et d’instruments didactiques s’accélère, tout cela exprime à suffisance un élan, une impulsion et des acquis. Les institutions sont également là pour soutenir la tendance. Les efforts de financement sont visibles pour faire fonctionner les structures de regroupement francophones. La problématique de la francisation à Terre-Neuve-et-Labrador semble devoir affronter un autre défi : le positionnement individualisé.
Patrimoine Canada et les ministères provinciaux de l’Éducation font le nécessaire. Chaque année quelques 900 monitrices et moniteurs de langues s’égaillent avec engagement dans les provinces ayant des minorités francophones pour soutenir l’enseignement et l’utilisation du français. Du 8 au 10 novembre 2005 a été organisé, à Saint-Jean, un stage de formation à l’intention de plus d’une douzaine de monitrices et moniteurs exerçant à différents niveaux d’apprentissage du français. Ils y ont fait montre d’ardeur et de volonté à accomplir leur tâche. C’est dire que Terre-Neuve-et-Labrador n’est pas en reste du mouvement francophone. Loin s’en faut.
Dans l’ensemble, il reste tout de même à modeler les attitudes individuelles à adopter en face du défi de la francisation, voire du bilinguisme équilibré. En effet, les jeunes élèves, de la maternelle au primaire font le maximum pour s’adapter et suivre l’apprentissage du français comme langue maternelle ou langue seconde. Ils parlent français grâce aux efforts, toujours renouvelés à travers les années scolaires, des enseignants. Ceux-ci ne tarissent pas en matière de tactiques et stratégies d’enseignement de groupe ou au cas par cas.
À la Grand’Terre avec l’école Sainte-Anne et au Cap-Saint-George avec l’école Notre-Dame du Cap, on ne peut que s’émerveiller en face des résultats quotidiens enregistrés. Il va sans dire que la prise de conscience de la nécessaire francophonie est en pleine essor. Les populations suivent le mouvement en envoyant leurs enfants apprendre le français à des degrés variés. Les volontés d’identification et de projection culturelles s’unissent donc dans un effort constant et commun.
Pourtant, en parallèle, une interrogation agace constamment l’esprit : pourquoi les enfants de couples mixtes francophones-anglophones ont cette nette tendance à manier leurs premiers concepts linguistiques en anglais plutôt que dans les deux langues ? En d’autres termes, pourquoi sont-ils si pauvres en expressions françaises de base ?
Plusieurs explications sont fournies. Notablement, et sans aucun doute, celles liées à l’histoire dont la conséquence est le déséquilibre linguistique et démographique. Les statistiques sont plus révélatrices de la situation d’ensemble : 98 % de la population est d’origine anglaise pour seulement 0,5 % d’origine française en 2005. Sauf que ces statistiques ne prouvent pas qu’une volonté familiale commune aurait failli à assurer les mêmes bases linguistiques en anglais et en français aux enfants de couples mixtes.
Aujourd’hui, les choses ont changé. Le directeur de l’école Sainte-Anne, Joseph Benoit est un exemple en l’occurrence. Il a réussi à établir une tradition de francisation de père en fils. Il s’en explique ainsi : « Au foyer, quand il y a des mariages mixtes, c’est vraiment l’anglais qui est parlé, excepté dans certains cas. Cela dépend de la force des individus. J’ai comme exemples Mark Cormier (directeur de l’école Notre-Dame du Cap) et moi-même. Même si on a marié des anglophones, on a continué à parler français à nos enfants. Il y a toujours eu deux langues dans nos foyers. Tandis que la plupart des foyers, c’est le contraire. »
Ses motivations ne sont pas moins tranchées : « C’est le désir de vouloir garder la langue et la culture, premièrement. C’est le désir de ne pas se faire traiter comme nullité du point de vue culturel. Mes grands-parents, mes parents, m’ont donné une langue et une culture. C’est pourquoi d’ailleurs, je ne comprends pas qu’on continue à parler de l’histoire des francophones. On vit l’histoire en faisant en sorte que ça marche. J’ai appris à mes deux enfants à être francophones. Dans leurs foyers ils parlent français à leurs enfants. La plus jeune, qui est mariée à un anglophone, ne parle que français à son enfant. Donc, ils ont adopté le principe de la fierté de la langue et de la culture », ajoute t-il.
Outre son exemple, d’autres cas de bilinguisme équilibré existent. « Je pense que si un foyer peut le faire, deux peuvent le faire et plusieurs peuvent le faire », souligne M. Benoit, optimiste.
Marcella Cormier, enseignante à l’école Sainte-Anne et fille de Mark Cormier explique son bilinguisme en disant : « mon père me parlait exclusivement en Français et ma mère, d’origine irlandaise, en Anglais. Je n’ai eu aucune difficulté à m’adapter aux deux langues. »
Pour Candace Cornect, Candy pour tous, enseignante à l’école Notre-Dame du Cap, ce ne fut pas aussi simple : Elle se rappelle :
« à la maison, malgré les difficultés sociales du moment, nous parlions Français. Ensuite, j’ai été en classe d’immersion française. » Va t-elle poursuivre la tradition avec l’actuel avantage d’avoir en plus des classes d’immersion, cinq écoles de français langue première dans la province ? Son enfant fréquente l’école française avec une avance qu’elle lui a donnée par la pratique de la francisation au foyer.
Elle relève ainsi un défi presque personnel. « J’applique, dit-elle, mes résolutions prises lorsque j’étais jeune, de faire de mes enfants des bilingues. Alors à la maison on leur parle uniquement en français. Cela ne gêne pas mon mari qui est anglophone. Les enfants n’ont, d’ailleurs, aucun mal à apprendre l’anglais avec l’influence de l’environnement. Tous leurs amis sont des anglophones. Cela pourrait être un problème à la longue. Mais la solution est de faire en sorte que le français soit une part importante dans leur vie de tous les jours. » C’est ce que les parents de Candy ont fait.
Deux jeunes femmes qui ont en commun leur origine francophone, des parents ayant développé l’usage du français au foyer et leur vocation d’enseignante. Ces exemples démontrent la fierté et la volonté « d’installer » au foyer une véritable francisation. En face, il y a plusieurs autres foyers qui n’y parviennent pas.
L’un des constats, à vue d’œil, est la submersion en langue anglaise dans plusieurs foyers de couples mixtes. Tout se passerait-il selon une dynamique de renoncement culturel ? Non, affirment aussi bien Candy que Joseph Benoit.
À propos, Candy fait remarquer :« il y a, surtout, une peur qui ne trouve pas sa raison d’être de nos jours. La peur chez les parents d’élèves d’écoles françaises qui se demandent, si avec la prédominance de l’anglais, leurs enfants ne vont pas plus tard avoir des handicaps sur le plan professionnel et dans la vie en général. »
Le directeur de l’école de saint Anne de la Grand’Terre évoque, lui, les causes socio-historiques : « quand on allait à l’école, les gens se faisaient punir pour avoir parlé Français. Alors pour éviter que les mêmes phénomènes se reproduisent avec leurs enfants, ils ont commencé à leur parler Anglais. L’autre chose, c’est que les francophones sont souvent gênés de parler le français avec l’étranger. Pour la simple raison qu’on leur a toujours dit que le français n’était pas bon. Aujourd’hui, c’est la transition qui est en cours. » Ensuite, il met l’accent sur les causes et effets de ce processus d’assimilation linguistique : « moi, j’ai toujours dit que l’assimilation a deux volets. Le premier volet, c’est une pure assimilation par la langue. Le deuxième, qui est pour moi le plus important, c’est l’assimilation de l’esprit. Une fois que tu as l’esprit assimilé, il ne reste plus rien. Mais quand ton esprit n’est pas assimilé, tu ne peux pas perdre ta langue et ta culture. J’en ai vu beaucoup, des générations perdues, qui sont très fiers qu’ils soient francophones. J’en connais d’autres qui se demandent comment faire pour rattraper leur langue perdue ? »
Le sursaut se matérialise dans la tendance à inscrire, plus tard, les enfants en classe d’immersion ou de Français Langue Première. La tendance pour la sauvegarde de l’héritage culturelle est manifeste. Cependant, aucun changement n’est apporté à l’environnement familial de ces enfants en vue de soutenir leur apprentissage. À la maison, on parle l’anglais, les jeux des enfants ainsi que les illustrés et dessins animés sont en Anglais, les programmes de jeunes à la télévision sont en Anglais.
Il est vrai que la province de Terre-Neuve et Labrador n’offre pas encore de services en Français sur le quotidien. Il s’agit de promouvoir une émergence linguistique et culturelle pour y pallier.
En attendant, ce sont les enfants qui sont en première ligne. Ils éprouvent de la difficulté à maîtriser quelques expressions et des bouts de phrases structurées en Français. Les plus dégourdis d’entre eux, ouverts à leur apprentissage, n’ont souvent d’autres choix que de faire des traductions littérales de l’anglais au Français en utilisant les formes et règles anglaises. Malgré les efforts des enseignants, on entendra les élèves dire, par exemple, à propos de leur âge : « je suis 7 ans » à partir de la traduction de « I am 7 years old. » Quand ils devraient dire, « j’ai 7 ans. » Dans leur parlé quotidien des expressions traduites sur le même timbre foisonnent. Leur étonnement est perceptible face aux tentatives de correction. L’explication en est facile.
Lorsqu’un enfant acquiert ses premiers concepts langagiers dans une langue, il faut s’attendre à une prédominance des formes utilisées dans cette langue. Car la langue est une synthèse qui transporte les préceptes de culture et de mode de pensée. C’est cette caractéristique essentielle et fondamentale de la langue que les parents se doivent de mettre en avant dans la formation linguistique de l’enfant au foyer.
L’unique proposition est un dualisme linguistique harmonieux. Il s’agit d’une utilisation équilibrée des deux langues (anglais et français) dans les foyers de couples mixtes de sorte à permettre aux enfants de saisir à bas âge et en même temps les nuances des langues des deux parents. Cela fera d’eux des bilingues capables de vivre entre deux cultures. Ils s’ouvriront aux devoirs et droits culturels et linguistiques que cela entraîne. Le partage linguistique se conçoit d’abord en milieu familial, pour ensuite faire partie de la vie sociale.
Pourquoi refuserait-on à un enfant de couples mixtes d’avoir autant de nombre de jeux en Anglais qu’en Français, autant de nombre de livres dans les deux langues ?
Aujourd’hui, ce sont les institutions qui sont les plus mises à contribution. Quelles valeurs auront les acquis institutionnels s’ils ne peuvent pas reposer sur des acquis au niveau des foyers ? Il y a des succès ici ou là, entraîné par les apports institutionnels avec l’existence de structures francophones. Mais le véritable succès se matérialisera si, et seulement si, la francophonie et les volontés de francisation se matérialisent, réellement, au sein des familles concernées. Comment impliquer les foyers dans une francisation dans le sens de l’apport et de la préservation culturels ?
C’est là une question épineuse qui touche aux subjectivités traditionnelles et historiques. Mais il ne s’agit plus de bousculades ni de frictions à propos d’une quelconque suprématie linguistique et de son contenu culturel.
La solution est de consolider la cohabitation des deux langues dans les familles suivant un équilibre certain. C’est là qu’il faut aussi, et toujours, « apprivoiser le français. » C’est aussi dans les familles qu’il faut avoir un champ où « semer, cultiver et récolter » la francisation en tant que pilier de la francophonie. Une telle tendance interpelle une nouvelle approche, une nouvelle stratégie plus rapprochée des familles. Elle s’exprime déjà à travers les programmes d’alphabétisation destinés aux parents d’origine francophone ou non voulant réapprendre ou apprendre le français. Cette stratégie s’adresse aussi aux jeunes par la Fédération franco-jeune de terre-Neuve et Labrador.
Tout cela constitue un tremplin, à condition de reposer sur une véritable attitude et des usages visant à installer le français à la maison comme une constituante du mode de vie.
Enfin de compte, il apparaît que l’existence de la langue française en tant que culture en soi ne dépendra pas uniquement d’un combat institutionnel mais fondamentalement d’une conviction à vouloir être francophone et une volonté à agir en tant que tel depuis la cellule sociale de base qu’est la famille.
L’île de Terre-Neuve possède la plus petite minorité francophone au Canada. Dans son histoire et sa vie actuelle, la francophonie terre-neuvienne a subi une forte influence linguistique et culturelle. Elle a survécu. Elle peut relever, dans les années qui viennent, le défi de la francisation au foyer. Que cela soit écrit et accompli !
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